Son histoire

Monsieur D a 90 ans. A 90 ans, il en a vécu des choses. Il est de ces patients qui mettent leurs jolis habits pour voir un médecin, même quand ils viennent à l’hôpital pour une transfusion. De ces patients qui tiennent eux-mêmes leur dossier médical, ont un petit classeur avec un récapitulatif de leurs soucis de santé. De ces vieux patients attachants, de ceux dont on se souvient.

Des soucis de santé, Monsieur D en a eu pas mal, mais le dernier en date est celui qui l’accompagnera au bout de sa vie. Je le sais, il le sait. Lui et son médecin ont décidé d’une prise en charge palliative. C’est ce qui arrive quand on a 90 ans, une maladie grave, et qu’on supporte mal les quelques traitements essayés. On accepte d’arriver à la fin de sa vie.

Malgré tout, Monsieur D garde la forme, ou en tout cas le moral : il nous remercie chaleureusement pour ces décilitres hémoglobinés qui gouttent doucement dans ses veines, sous prétexte qu’il a retrouvé du souffle pour se balader autour de chez lui. En donnant votre sang, vous pouvez sauver des vies, mais vous pouvez aussi simplement permettre à des Monsieur D de marcher autour de chez eux. Et c’est tout aussi important.

Surtout que quand il fait son tour du quartier, Monsieur D est accompagné par sa femme. Et il sourit quand il nous en parle :
« Vous savez, elle est formidable, ma femme. Elle m’a tellement apporté… J’espère que je lui ai un peu rendu aussi. J’espère surtout encore tenir quelques mois, juste pour pouvoir les vivre avec elle… »

Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai juste su me concentrer assez fort pour ne pas pleurer. Quand je vous disais que Monsieur D était de ces patients dont on se souvient…

Jacques Brel – La Chanson des Vieux Amants

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Ma Dame

Elle entre dans le cabinet. Tout dans son apparence laisse deviner une certaine coquetterie, de son fin maquillage à sa coiffure parfaitement maintenue. Elle s’installe dans le fauteuil avec grâce, en nous souriant.

« Bonjour Mme V, que pouvons-nous faire pour vous? »

Elle n’a rien de grave, juste des petits tracas. En fait, elle n’a jamais vraiment été malade. En lisant son dossier, un élément m’interpelle et me fait penser à une faute de frappe. Derrière ses attitudes de jeune femme, 90 ans nous contemplent. Son anniversaire était la semaine dernière, le médecin lui souhaite joyeusement. Je surenchéris, ajoutant qu’elle ne fait pas du tout son âge. Elle sourit et ses joues se teintent de rose.

Retour au dossier médical. Pas un seul antécédent notable. Son ordonnance est plus vide que la gare Saint-Lazare à 3h du matin. Je passe au paragraphe des antécédents familiaux, bien plus fournis. Mme V a vu mourir ses frères et sœurs, son mari. Plus récemment c’est sa fille qui est partie d’un cancer du sein. Quand on parle du moral, sa pudeur lui fait répondre : « Je vis avec. Ou plutôt je survis sans eux ».

« L’enfer, c’est les autres », a dit Sartre. « L’enfer, c’est voir les autres partir », répondrait Mme V.

Blue Öyster Cult – Don’t Fear the Reaper

Ma pendule d’argent

« Mourir, cela n’est rien. Mourir, la belle affaire. Mais vieillir, ô, vieillir… » – Jacques Brel  

Visite à domicile avec SOS Médecins. Nous entrons chez Mme B, 94 ans. Chez elle, ça sent le thym, le propre, la lavande, le verbe d’antan… Mais surtout le vieux en fait. La même odeur qu’une chambre de gériatrie. Aux murs, le papier peint décoré de fleurs roses semble sorti d’un film des années 50, le bois ancien des meuble a certainement plus de vécu que moi. Dans le salon, une pendule d’argent ronronne, dit oui, dit non.

Mme B est dans son lit. Sa belle-fille nous accueille, l’air désolée. Elle est très faible depuis plus d’une semaine, elle ne sort plus de son lit. « Mais je m’y sens tellement bien! », répond Mme B qui comprend quelques bribes de conversation à travers ses oreilles fatiguées. Nous faisons le point avec la belle-fille sur l’état de santé initial de notre patiente: aucune antécédent, aucun traitement. Ça ressemble à un « vieillissement réussi », comme on m’a appris dans mes cours de gériatrie. Seulement, elle se déplace habituellement avec un déambulateur, du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil, et aujourd’hui du lit au lit. Cela fait déjà plusieurs années qu’elle n’est plus sortie de chez elle, même pour suivre l’enterrement d’une plus vieille.

Nous examinons ensuite Mme B. Elle est plus ou moins orientée : elle n’a aucune idée de l’année actuelle, mais comprend bien que nous sommes médecins (enfin à peu près en ce qui me concerne) et que nous somme là pour évaluer son état général. Nous lui demandons d’essayer de se lever. Après quelques ronchonnements, et devant une belle-fille médusée, elle se redresse, agrippe son déambulateur, et effectue quelques pas autour du lit. « Je suis bluffée », nous dit sa belle-fille. « Je ne l’avais pas vue cohérente comme ça depuis longtemps ». D’habitude elle ne la reconnait qu’une fois sur deux, elle ne se souvient pas avoir été mariée, elle ne se souvient plus de son ancien métier…

« Et vous faisiez quoi comme travail madame? »
« J’étais médecin! » répond fièrement Mme B. Sa voix se lézarde quand elle nous parle d’hier, de son cabinet, de son histoire. Son mari? Aucun souvenir.

Le grand Jacques a raison. Celui des deux qui reste se retrouve en enfer, surtout lorsqu’il a oublié l’autre.

Jacques Brel – Les Vieux