Ma tombée du ciel

This is the end
Hold your breath and count to ten

Il est assis sur son lit. 11 ans, une longue cicatrice sillonne son crâne. Dans ce service de pédiatrie, les sourires sont plus fréquents sur les images vieillottes de Dingo accrochées aux murs que sur les visages des enfants.
Lui, une vilaine bête se faisait tranquillement une place dans son cerveau, au milieu de ses jouets et du dernier épisode des minikeums, quand elle a pris suffisamment de place pour qu’on se rende compte qu’elle était là. Quelques coups de scalpel et de radiothérapie plus tard, la bête n’est plus là. La cicatrice et les séquelles neurologiques, elles, restent.

Il me dit bonjour, ses yeux ne me regardent pas directement, et pourtant il fixe ardemment ce point à côté de ma tête, comme s’il scrutait le petit ange qui me conseille sur mon épaule droite. Au cours de l’interrogatoire, il verse quelques larmes lorsqu’on aborde son surpoids, toujours sans me regarder directement. Il pleure bizarrement, en silence, le visage concentré, comme s’il forçait ses larmes. Je suis troublé devant cet étrange petit homme, à la fois enfant et étrangement adulte. Les enfants ce n’est jamais facile, surtout quand ils pleurent quand on ne s’y attend pas.

Je change de sujet et la discussion se poursuit, moi qui essaye de capter son regard, lui qui fuit toujours vers le côté. Je lui demande s’il fait des activités, en dehors de l’école.
Ses yeux encore humides plongent alors dans les miens :
« Oui! Je chante! Tu veux écouter? Je connais Skyfall d’Adèle! »

Feel the earth move and then
Hear my heart burst again

J’accepte. Il s’élance d’arrière en avant, en regardant le sol, puis commence à chanter. Et là, le temps s’arrête, une voix d’ange tombé du ciel résonne dans les couloirs du service, chaque note est un soupçon de douceur dans ce triste hôpital…

Non je déconne, c’était affreux. Pire qu’un bêtisier de casting de la Star Ac. Mais j’écoutais attentivement, en me retenant très fort de ne pas éclater de rire devant cette situation improbable. Il faut savoir garder son sérieux en médecine, même avec les enfants. Surtout avec les enfants en fait, d’autant plus s’ils ont une cicatrice sur le crâne.

Quand (enfin) sont arrivées les dernières paroles de la chanson, il a levé la tête, m’a regardé droit dans les yeux, et a souri. Un sourire sincère, tout droit tombé du ciel, il était simplement heureux d’avoir partagé ce moment. Je n’avais plus du tout envie de rigoler à cet instant précis.

Let the sky fall…

Adele – Skyfall

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Ma Boulangite aigue

Nouvelle collaboration avec SoSkuld! Comme la dernière fois, elle a eu la gentillesse de dessiner cette histoire vécue en stage, qui montre que la blouse n’a pas toujours l’effet que l’on croit. Pour retrouver ses autres dessins, c’est par ici !
Encore merci !

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Mes patients plus ou moins urgents (3)

Episode III – Et vous?

Vous êtes déjà allés aux Urgences? Vous avez attendu un temps inexplicablement long? Vous avez du raconter vos malheurs à 5 personnes différentes sans trop savoir qui ils étaient? Bien, laissez-moi vous expliquer tout ça.

Vous êtes une jeune fille de 23 ans, et depuis ce matin vous avez de plus en plus mal au ventre, et en plus de la fièvre. Enfin, peut-être, vous n’avez pas de thermomètre chez vous, mais ça y ressemble, ça fait chaud et froid tout le temps comme dit Mamie. Inquiète, vous avez appelé le 15 : « Oui alors j’ai mal au ventre et de la fièvre, enfin je sais pas, enfin peut-être ». A l’autre bout du fil, @DocAdrenaline (ou autre régulateur de garde) vous demande quelques détails sur votre douleur, vos antécédents, juste histoire de vérifier que vous n’êtes pas en fait un fumeur de 53 ans qui fait un infarctus un peu vicieux. En tout cas, une douleur abdo fébrile, au téléphone ça peut être tout et n’importe quoi ; aussi on vous conseille d’aller voir un médecin rapidement, par exemple aux Urgences, il y en a à 5 minutes de chez vous.

Vous voilà donc au SAU (Service d’Accueil des Urgences) du CHU (Centre Hospitalo-Universitaire) du coin. Vous attendez sagement votre tour, il n’y a qu’un mec qui pisse le sang de la main avant vous. Pour patienter vous pouvez admirer le spectacle de ce type bourré qui invective sans raison apparente la charmante dame de l’accueil qui vous avait emprunté votre Carte Vitale.

Votre tour est arrivé! Une jeune fille, pas beaucoup plus âgée que vous, vous conduit dans une sorte d’antichambre fermée. Là, elle vous re-demande ce qui vous arrive, et re-fait le point avec vous sur vos autres problèmes de santé. « J’ai mal au ventre et de la fièvre ». Elle en profite pour vous coller un thermomètre sous l’aisselle et un tensiomètre sur le bras.
Cette jeune fille, c’est l’IAO : Infirmière d’Accueil et d’Orientation. Son job, c’est de trier les patients. En sortant du box, chaque patient se voit attribuer un chiffre de 1 à 4 selon le degré d’urgence. En 1, la douleur thoracique rétrosternale compressive qui irradie dans la mâchoire, et en 4 le type qui a mal à son épaule depuis 2 semaines. Sans que vous le sachiez, vous avez été classée 3.

L’étape antichambre est passée, vous allez enfin pouvoir voir un médecin! Ah ben non, c’est une nouvelle salle d’attente. Ce que vous ne savez pas, c’est que tous les box de consultation sont actuellement occupés, vous devez donc encore attendre un petit peu.

Quelques minutes plus tard, c’est… un gamin qui vient vous chercher ?!? Avec sa tête d’adolescent, ça doit être un lycéen en stage celui-là. Il vous amène dans un petit box : un lit, un peu de matériel éparpillé autour. « Bonjour, je suis Nosu Perdoc, je suis l’externe de garde, racontez-moi ce qui vous arrive ». L’externe? C’est un médecin ça? Il a une blouse et un stéthoscope, ça doit être plus ou moins un médecin… Bon, vous vous exécutez et re-re-racontez vos malheurs et vos problèmes de santé depuis la Maternelle. Une fois l’interrogatoire passé, ce M. Perdoc vous tripote de partout et écoute vous-savez-pas-quoi dans votre dos. « Je vais parler de votre cas à l’interne et je reviens vous voir après », conclut-il finalement. C’est pas encore maintenant que vous allez rentrer chez vous…
Ce type, c’était moi! Enfin, moi avant que je me laisse pousser une barbe pour éviter qu’on me confonde avec un adolescent pré-pubère. L’externe, c’est un étudiant en médecine en 4ème année (qui know nothing, Jon Snow ne sait pas grand-chose), 5ème année (qui en sait un peu plus), voire 6ème année (qui préférerait être à la BU parce que Winter Is Coming les ECN approchent). Son job c’est de faire un premier examen clinique (d’où les palpations et autres auscultations), et de jouer un peu au vrai médecin en proposant la prise en charge à suivre. Il n’a pas le droit de prescrire des examens (mais il le fait quand même si il est chaud) ou des médicaments (et là il n’ose même pas filer du doliprane de peur de faire une connerie). En gros il ne sert pas à grand-chose mais il n’est pas méchant et il essaye d’apprendre un peu sur le terrain.

Quinze minutes plus tard, c’est un autre individu en blouse qui accompagne le premier dans votre box. Un interne apparemment. Rebelote, les questions, le tripotage, en plus rapide cette fois. Il pense à une appendicite. « L’interne de chirurgie passera vous voir bientôt avant de vous monter dans son service ». Au même moment passe la tête d’une autre blouse à travers la porte : « Bonjour je suis le Dr Truc, J’ai eu le chir au téléphone il descend! » et s’en va comme elle est venue.
L’interne, c’est quasiment un médecin. Il a fait ses 6 ans d’études et est désormais à temps plein à l’hôpital. Il peut prescrire, mais pas encore s’appeler Docteur, même si en réalité tous les internes se présentent comme Dr, c’est plus simple (et plus classe). La dernière blouse qui est passée c’est l’Urgentiste. Un médecin thésé, un vrai Docteur : un PH (praticien hospitalier), ou CCA (Chef de clinique assistant) s’il a un rôle universitaire en plus. Les patients sont sous sa responsabilité, même s’ils sont pris en charge par l’interne.

Par la suite vous êtes dérangée par un jeune homme qui n’a qu’une envie : vous planter une aiguille dans le bras. Et si vous pouviez faire pipi dans un pot pour lui ça l’arrangerait. Drôle de personnage… Après avoir rempli quelques tubes de votre sang, il vous cale un tuyau dans le bras, tout en vous rassurant sur le faible temps d’attente avant que le chirurgien vienne vous voir.
Ce monsieur, c’est l’infirmier des Urgences (on dit aussi IDE : Infirmier Diplômé d’Etat). Généralement, ce sont des réincarnations de Shiva au vu de leurs capacités de multitasking, et leur calme maintenu en toute situation. Faut pas trop avoir de surrénales pour bosser aux Urgences. Dans votre bras s’écoule maintenant un savoureux cocktail d’antalgiques et d’antibiotiques, prescrits précautionneusement par l’interne dans le poste de soins.

Encore quelques minutes d’attente et c’est déjà la fin de votre séjour aux Urgences. Un type en pyjama vert vous emmène, brancard compris, vers l’ascenseur.
C’est le chirurgien, celui qui vous ôtera ce petit bout de bidoche nécrosée qui pourrit doucement dans votre intérieur. Il est accompagné : un brancardier +/- l’externe de chir de garde +/- l’interne de chir de garde si vraiment ils s’ennuient là-haut. Allez, bonne opération, revenez nous voir quand vous voulez!

En bonus, petit lexique pour comprendre qui est quoi dans Urgences (la série TV, E.R. en VO) :
– La dame de l’accueil = The Desk Clerk (Jerry, le gros bonhomme rigolo)
– L’IAO / IDE = N’importe quelle Nurse (c’est pas toujours la même qui s’occupe de l’accueil. Par exemple : Carol Hathaway)
– L’externe = The Med Student (y’en a plein de différents qui passent)
– L’interne = The Intern / Resident (Carter au début, avant qu’il devienne grand)
– L’urgentiste = The Attending (Mark Greene, of course, qui a quand même plus la classe que Clooney)
… Okay, let’s order a CBC, Chem 7, Type and cross, and a head CT…


Dans la même série :
Episode I – Une nuit
Episode II – Profiling
Episode III – Et vous?
Episode IV – Emergency Awards

Mon petit secret

Consultation de médecine générale. M. B, la soixantaine bien tassée, vient pour faire renouveler ses traitements. Pendant que la consultation commence je jette un coup d’œil à ses antécédents affichés sur l’écran. Hypertension, adénocarcinome de prostate opéré, dyslipidémie… En tant qu’externe brillant, je réalise un examen clinique parfait et nous retournons au bureau pour que le médecin (le vrai, donc pas moi) rédige les ordonnances.

Après l’ordonnance classique (une bithérapie anti-hypertensive, une statine), M. B tend une ordonnance de médicament d’exception : une ordonnance un peu particulière, en plusieurs volets, pour médicament inhabituels (et parfois coûteux). Je jette un coup d’œil indiscret, je ne connais pas le nom commercial du médicament… Ecrit en dessous : 1 injection 15 minutes avant rapport. Aaaaah ok. Mon petit cerveau fait le lien entre la prostatectomie de monsieur et son manque de promptitude au garde-à-vous du bas-ventre, complication très fréquente de cette chirurgie. Pas un mot n’a été échangé sur le sujet, juste un papier signé en fin de consultation. Un petit secret remboursé par la sécu, à hauteur de 2 injections (et ce qui en suit) par semaine.

 

Service d’oncologie, j’y suis externe, en 4ème année. L’ambiance du service est, vous vous en doutez, pas très joyeuse : entre fins de vie, consultations d’annonce et complications de chimiothérapies, il n’y a peu de place pour les joyeusetés. La moyenne d’âge y est franchement élevée, la couleur de peau est généralement au jaune ictérique. Cette semaine-là on accueille un intrus : un jeune homme de 30 ans, plutôt en bonne santé, en hospitalisation courte. Evidemment, il souhaiterait rentrer le plus tôt possible, on le comprend.

Mardi matin, il est 9h30, c’est l’heure de la visite. Le roi, la reine et le petit prince (le Chef de Clinique, l’interne, et moi-même) arrivons à la chambre du jeune homme pour lui serrer la pince. On tape à la porte. Pas de réponse. Un peu inquiets, nous osons entrer dans la chambre pour savoir si monsieur n’est pas tombé en coma profond (à l’hôpital, tout arrive, surtout le pire). A peine la tête passée à travers la porte, le roi (le Chef de Clinique toujours) rebrousse chemin et referme la porte. « On reviendra plus tard, il était… occupé là ». Il s’avère que Monsieur avait invité sa petite amie à l’hôpital et qu’ils avaient trouvé la matinée opportune pour tester le moelleux des matelas de l’AP-HP. Nous l’avons revu en fin de matinée, le visage plus rouge qu’une gélule de Daffalgan.

 

Moralité : A 60 ans comme à 30, peu importe les maladies, peu importe l’hôpital, il existe des choses universelles dans la vie. Dont un petit secret que tout le monde connait mais dont on ne parle finalement que très peu.

The All-American Rejects – My Dirty Little Secret

Mon lendemain de garde

Alors y’a un type, un jour, qui a décidé d’inventer le repos de garde. Et vous savez quoi, ce type, c’était un génie.

Bon, il faut savoir qu’une garde aux Urgences, quand on est externe ou interne, on dort généralement entre 0 et 2h. C’est un peu léger. Surtout quand ces maigres minutes sont passées dans une chambre de garde moisie ou il fait alternativement -15° en hiver et 45° en été. Alors voilà, du coup y’a un type qui a dit « L’interne bénéficie d’un repos de sécurité à l’issue de chaque garde de nuit » (c’est dans le code de la santé publique, oui monsieur). Histoire déjà qu’il ne tue pas quelques patients en enchaînant sa 30ème heure de boulot consécutif, ou qu’il ne s’endorme pas les mains dans un patient au bloc, ou encore qu’il ne se prenne pas un arbre en rentrant chez lui en voiture.

Alors du coup, à 9h, après avoir sauvé des vies (enfin presque) toute la nuit, les internes et externes rentrent chez eux histoire de se reposer un peu. Généralement, la journée commence donc allègrement dans l’après-midi, voire même carrément à 17h, la tête en vrac, sans savoir si on est hier ou demain. Y’a certaines règles que je me fixe en lendemain de garde, comme ne jamais ouvrir un bouquin. De toute façon dans cette situation j’ai déjà du mal à aligner deux idées cohérentes, alors apprendre la classification TNM du cancer du bras droit… Du coup, j’en profite pour faire les trucs que je fais pas d’habitude, parce que j’ai pas le temps : me balader, regarder des séries débiles, glander, faire le ménage… Une chose est sûre : je suis mieux n’importe où qu’à l’hôpital.

Vous l’aurez compris, ce pays est parfait, on pense à la sécurité des patients et du personnel, on ne force pas les gens à travailler plus de 24 heures d’affilée…

Oui, sauf que…

Sauf que voilà, le repos de sécurité, c’est hyper bien sur le papier, mais c’est encore trop peu appliqué. Là je ne parle pas des externes qui n’ont pas vraiment de responsabilités vis à vis des patients (mais qui sont fatigués quand même et qui ont aussi le droit à un repos de garde, nan mais oh), mais bien des internes que l’on force à venir bosser en lendemain de garde.

Vous vous faites opérer un mardi matin à 9h? Et bien sachez que l’interne qui vous découpera en morceaux a possiblement dormi 2 heures cette nuit, et qu’il commence sa 25ème heure de travail consécutif à l’hôpital.

Vous avez un proche hospitalisé? Le principal soignant qui s’occupe de lui est généralement l’interne, celui-là même qui a passé sa nuit aux urgences. Une erreur de prescription est si vite arrivée quand on manque de sommeil…

Le repos de sécurité, c’est super bien, quand on y a droit. Sinon c’est juste illégal. Mais ça c’est l’hôpital qui se fout de la charité…