Mes petits doigts

« Celles-là? Oui. Celles-là? Oui. Et lui? Bon écoute ça irait plus vite si tu me demandais dans quelles fesses je n’ai pas mis mes doigts » (Scrubs)

Il y a un truc qu’on ne nous dit pas quand on commence médecine, c’est qu’une partie non négligeable du travail consiste à insérer ses doigts dans l’anatomie des gens. Et ça, en dehors du fait que c’est le sujet de discussion préféré de ma sœur (à qui je dédie cet article), c’est aussi un geste clinique à apprendre et à maîtriser.


Mon premier toucher rectal, je l’ai effectué aux urgences, en D2 (4ème année), en garde. Je ne savais donc rien, ou en tout cas pas grand chose, et je devais aller examiner un vieux monsieur un peu confus. Après un coup de stétho je rapporte donc mes trouvailles à l’interne de garde. Sa première question : « Tu lui as fait un TR? »
« Ben euh non euh c’est à dire euh que j’en ai jamais fait (euh) »
« Bon, je viens avec toi, tu le fais et tu me dis ce que t’en penses »

Nous retournons donc dans la chambre du patient, et je lui explique tant bien que mal pourquoi je m’apprête à explorer son rectum avec mes petites phalanges. Gants, vaseline, c’est parti. Et là? Rien. Je ne sais pas quoi sentir, si c’est normal ou pas. Tout ce que je sais c’est que j’ai mon doigt dans le cul d’un mec qui avait visiblement pas prévu cette aventure à la base.

« Tu sens la prostate? »
« Euuuuh »
« Y’a une fécalome? »
« Euuuuh »
« Bon je vais le refaire »

Voilà, ici s’est conclu cette piètre expérience. Au final, j’ai appris les subtilités de ce geste (enfin aussi subtil que peut être un TR…) au fur et à mesure, patient par patient, pour peu que je sois un peu briefé avant sur ce qu’il fallait rechercher.


Changement d’époque et de lieu pour mon premier toucher vaginal. Je suis maintenant en fin de D3 (5ème année), en stage de médecine générale. Dans le cadre de ce stage une matinée était réservée à l’apprentissage de gestes simples, et parmi eux l’examen gynécologique, à l’aide de mannequins. Malgré leur faible réalisme j’ai pu m’entraîner à la pose de spéculum, au toucher, à la réalisation du frottis.

Mannequin gynéco
Le mannequin utilisé pour l’examen gynéco

Quelques semaines plus tard, au cabinet de MGCommeGentille, une jeune femme vient pour réaliser son premier frottis cervico-vaginal. Le médecin lui propose donc : « Ça vous dérange si c’est mon étudiant qui le fait? C’est son premier ». J’étais persuadé d’essuyer un refus, mais la patiente a accepté sans hésiter. Et l’examen s’est (sans me vanter) très bien passé. Je savais quoi faire, comment manier le spéculum, que rechercher au toucher. En bref, j’étais plutôt serein et détendu, ce qui a contribué à instaurer un climat de confiance avec la patiente. Une réussite quoi.


Deux expériences, deux manières bien différentes d’apprendre. Personnellement, et vous l’avez bien compris à la lecture, j’ai largement préféré la deuxième méthode. C’était à la fois plus formateur pour moi et moins désagréable pour le patient.

Concernant la polémique actuelle sur les TV sous anesthésie générale, je ne peux pas vraiment témoigner. Ni moi ni mes amis n’avons été confrontés à ce genre de pratique. La situation la plus proche c’était en Réanimation, chez des patients inconscients, j’ai du faire un certain nombre de TR, et j’ai parfois passé la main (sans jeu de mots) à un étudiant de l’année inférieure qui n’en avait jamais fait (à sa demande, je n’exploite pas les plus jeunes!), en lui disant ce qu’il fallait rechercher. Et en réa c’est difficile de demander le consentement du patient avant le geste…

D’un point de vue chirurgical, j’avais entendu parler (vaguement, du genre « il parait que dans certains services c’est comme ça »), de ces touchers « opportunistes » réalisés au cours d’une opération.
Je pense qu’on peut séparer deux cas de figure : les chirurgies gynécologiques, où l’étudiant qui prend en charge la patiente peut être amené à réaliser un toucher vaginal avant ou pendant l’intervention afin de pouvoir aider au mieux au déroulement de l’opération. Cette situation, bien qu’elle n’exempte pas de devoir demander le consentement de la patiente, n’est pas particulièrement choquante.
Et le reste. Que ce soit un toucher réalisé uniquement pour « s’entraîner » en profitant de l’AG, ou une chirurgie gynécologie où plusieurs étudiants passent à la chaîne parce que le toucher est « intéressant » : je ne sais pas si ces pratiques existent vraiment, mais dans tous les cas elle ne devraient pas, je pense que tout le monde est d’accord. Rien à ajouter.

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« Ça reste entre nous hein? Parce qu’un doigt dans les fesses, sorti de son contexte… » (OSS 117)

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Ma faute

C’est encore une histoire de garde aux urgences. Il est 17h, un samedi après-midi de fin Juin. Je suis de garde aux Urgences « traumato » jusqu’à 18h : c’est en fait un coin des urgences qui s’occupe de tout ce qui est bobos : entorses, chutes, coupures en tout genre. Ce soir-là il y a un petit air d’été, c’est plus ambiance sportive que repas festifs : on a plus d’entorses au foot que d’accidents d’écailleurs (les huîtres, le mollusque le plus dangereux de monde).

L’interne qui m’accompagne est un spécimen du genre « Chirurgianus Orthopaedicus » dans toute sa splendeur. Une machine à confirmer les préjugés. Dans le dico, au-dessus de « chir ortho », « connard », et « abruti », je suis persuadé d’avoir vu sa photo. Le jour où le soleil brillera que pour les cons, il aura les oreilles qui chauffent. Bon je m’arrête là je vous ai dressé le tableau, après on va dire que je m’acharne, que y’a des chir orthos ils sont bien, sisi je vous jure ils en ont parlé au 13h.

Donc, à ces urgences, M. K, une cinquantaine d’années, vient parce qu’il s’est fait mal au bras. Je vais donc le voir et faire un peu le point. C’est un homme fier. Je sens bien qu’il a mal, mais il ne veut pas que ça se voit. Je lui demande comment il s’est fait mal : « J’étais à table, et mon fils, voyez-vous, il faisait du mal vous savez, alors je lui ai mis une gifle. Et depuis j’ai mal au bras »

Bzzzzzzzz

Ça c’était le bruit d’une mouche qu’on aurait pu entendre voler si elle passait dans ce box des urgences à ce moment précis. Je reprends mes esprits pour continuer mon observation, puis envoie ce cher monsieur faire une radio de son bras.

La radio revient : le type s’est cassé l’ulna en giflant son fils. C’est dire si ça doit filer doux à la maison. Bref, c’est cassé, mon chirurgien d’interne est aux anges, nonos cassé c’est dans ses cordes, il appelle ses copains orthos (« Ouais j’ai un avant-bras là, je t’envoie la radio, moi je pense qu’on opère »), et finalement lui trouve une place dans son service pour pouvoir l’opérer demain matin.

A côté de ça je discute un peu avec l’IDE et cet interne toujours aussi chirurgien, je demande si ça correspond à de la maltraitance, qu’est-ce qu’on peut faire vu que ce n’est pas l’enfant que l’on voit mais son père, je pose beaucoup de questions, au moins autant que mon degré de choquitude (j’invente des mots si je veux) devant cette situation. L’interne me grommelle quelque chose du style « peux pas, secret médical, et pis c’est pas un os cassé je sais pas faire ». 

Finalement M. K part en chir ortho, de mon côté ma garde se termine, et je relate l’événement sur twitter. On me confirme ce que je pensais : le secret médical ne s’applique pas, il faut prévenir les services sociaux. Moi c’était ma dernière garde du trimestre, mon dernier jour dans cet hôpital. J’étais déjà parti, je n’ai rien fait. J’espère qu’en chir ortho ils se seront penchés sur cette histoire, mais s’ils sont tous de la même trempe que mon merveilleux interne du soir, j’ai mes doutes…

Pour la première fois de mon externat, j’avais le sentiment d’avoir loupé quelque chose. Une vraie faut. Bien sûr, j’ai déjà fait des conneries, eu des coups de stress, raté des gaz du sang… Mais là, vraiment j’avais l’impression de ne pas avoir fait ce qu’il fallait. Même avec mon absence de responsabilité théorique (en étant externe on est toujours supervisé par un interne / chef), cette fois-ci je me suis senti personnellement coupable.

C’était juste une histoire de garde aux urgences, il y a 8 mois, un patient que je vois pendant 30 minutes ; mais je m’en souviens encore aujourd’hui, et je me demande quelle est la situation de la famille de M. K.