Mon grand M

J’ai la chance d’être ce trimestre en stage de médecine générale (j’en parlais ici, c’était pas gagné).

Vendredi dernier, j’étais donc au cabinet de mon maître de stage. La 3ème patiente de la journée est Mme V, une charmante jeune fille de 70 ans, à peine hypertendue, en pleine forme par ailleurs. Les affichettes de la salle d’attente sur les directives anticipées l’ont intriguée, en ces temps d’affaire Vincent Lambert et autres négations de la loi Leonetti (programme d’éthique de P1, comme quoi on retient des trucs entre 2 bourrages de crânes). Les directives anticipées, c’est un moyen d’éviter l’acharnement thérapeutique (autre mot-clé mille fois répété en P1), si jamais vous êtes vieux et décrépi et qu’un type envisage de vous mettre un tube dans la trachée.
Bref, cette charmante dame nous confie alors : « Docteur(s), moi, je voudrais donner mon corps à la Médecine. »

Si tu savais…

Flash-back, je suis en 3ème année de médecine, je partage mon temps entre associatif, soirées, associatif, soirées, et une fois je suis allé en cours je crois. Au programme de cette année, une discipline intrigue particulièrement les étudiants. On en parle, on l’appréhende, certains sont impatients, d’autres craintifs.

Ce jour-là c’est la première séance. Nous sommes un groupe de 40 étudiants, on nous a donné rendez-vous dans la grande salle, tout en haut du vieux bâtiment, dans cet étage inconnu, que l’on n’osait fréquenter jusque-là.
Dans l’antichambre de la grande salle, les surveillants font l’appel. Ils nous distribuent casaques, gants, masques, charlottes (à cheveux, pas aux fraises). J’en vois certains mettre quelques gouttes de parfum dans leur masque, ça doit piquer les yeux me dis-je.
Nous attendons devant la grande porte de la grande salle du grand bâtiment. Les portes s’ouvrent et nous pénétrons dans ce lieu étrange.

Les tables. Une quinzaine de tables recouvertes d’un drap bleu dont les formes laissent deviner ce qu’il y a en dessous. Le bras jaunâtre qui dépasse d’un drap laisse peu de place au doute.

L’odeur. L’odeur de la mort mélangée au formol. Je commence à comprendre l’essence d’eucalyptus dans le masque.

« Vous quatre, vous êtes à la table 13 », nous indique le surveillant. Nous nous dirigeons donc vers « notre » corps. Après un petit topo par le prof responsable, c’est à nous. Première étape : enlever le drap bleu, sans tourner de l’œil. Nous découvrons une dame extrêmement maigre, décharnée, le visage figé dans une sorte de grimace. On est bien loin du repos éternel…

Deuxième étape : le scalpel. Il faut ouvrir cette peau déjà enraidie, il faut apprendre. Nous découpons donc, disséquons, écartons, afin de reconnaître les structures énoncées lors du topo. Ça a l’air professionnel comme ça, mais pour être honnête, moi en tout cas je ne savais pas vraiment ce que je faisais. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’était une véritable boucherie à l’intérieur, mais mes gestes étaient assez approximatifs.

Ça a continué pendant plusieurs séances, toujours sur « notre » cadavre, pour essayer d’apprendre un peu d’anatomie. Je n’ai pas vraiment aimé cet enseignement. Mal à l’aise, je ne sais pas si j’ai réellement appris de ces dissections. Je me souviens surtout de l’odeur. Du bruit que faisaient les côtes lorsque nous devions les casser à la pince pour ouvrir le thorax. Craaaac. Du visage déformé de la dame qui avait donné son corps à la Médecine. Avec un grand M. Un grand M pour 4 jeunes étudiants qui ne savaient pas vraiment ce qu’ils faisaient. Une grand M pour un rite de passage pour ces étudiants.

Le pire, je l’ai découvert un peu plus tard. Un soir, après une séance, sur un réseau social qui commence par F et qui connait toute votre vie, apparaissait le selfie de 4 autres étudiants, en casaques et masques, avec derrière eux un bout de bras jaunâtre qui dépassait d’un drap bleu. Dégoûté, je fermai mon ordinateur en essayant de ne pas imaginer ces types là comme mes futurs confrères. Ils risquaient l’exclusion s’ils se faisaient prendre. Ils la méritaient sans doute.

A la Médecine. Un grand M. Il parait.

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Mes trois ans

Un cycle se termine. Même si la D1 (troisième année de médecine) fait partie du deuxième cycle, elle compose en réalité un bloc avec la P2 (deuxième année), avant de débuter les trois ans d’externat. Ces deux années ont été pour moi l’occasion de reposer mon cerveau fatigué par deux P1 (le pauvre, il sait pas encore ce qui l’attend!), et j’en ai profité pour m’investir à droite à gauche, notamment dans l’associatif et le tutorat pour ceux qui ont pris ma place sur les bancs de première année. Ceci a eu pour conséquence quelques échecs mérités aux partiels, mais grâce à cette invention géniale que sont les rattrapages, j’ai quand même pu apprendre deux-trois trucs et avancer dans le cursus.

Je me retrouve donc à l’aube de mon externat, à l’issue duquel je me soumettrai à la dure loi des ECN, qui décideront de ma spécialité et ma ville d’internat. Depuis que je suis en médecine, je me suis habitué à un fait : dès que je parle de mes études, la première question qu’on me pose est : « Et tu veux faire quelle spé plus tard? ». C’est un fait aussi irrémédiable que l’envie pressante d’aller aux toilettes quand le film démarre, ou la tartine de confiture qui tombe toujours du mauvais côté (et avec ma maladresse qui me fait renverser un bon tiers de ce que je touche, c’est remarquablement désagréable… mais je m’égare). J’attends encore le mec qui me dira « Ah ouais tu fais médecine, avoue que c’est parce que tu rêves de ressembler à Dr House ». Au moins ce sera original et on pourra rigoler. En tout cas, quand on me demande quelle spé je veux faire, généralement je regarde la personne d’un air très sérieux et réponds « proctologue ». Ceci aboutit à un regard hagard de mon interlocuteur, pas vraiment sûr si je plaisante, s’il doit rire ou non. Ce sont des moments extrêmement plaisants.

Parce que non, je n’en sais fichtrement rien de quelle spé je veux faire. Je n’ai que de vagues idées, mettant peut-être la chirurgie légèrement en retrait. J’ai éventuellement un léger coup de cœur pour la cardiologie (si vous avez souri à ce jeu de mot, merci de me contacter. Nous avons le même problème d’humour… particulier), mais c’est sans doute mon côté romantique et romancier qui veut que je soigne les cœurs malades…

Tout ce que je sais, c’est que j’ai trois ans pour me décider, et trois ans pour me donner les moyens d’atteindre ce choix.