Leurs histoires

« Mais t’as pas peur de faire que des certifs et des rhumes? »
« Ah mais du coup t’as pas besoin d’être bien classé aux ECN! »
« Et si tu t’intéresses à tout, pourquoi tu ferais pas Médecine Interne? »

Je dis sans honte que j’ambitionne de faire Médecine Générale après les ECN ; les réactions sont assez diverses. Certaines, comme ci-dessus, sont plutôt démoralisantes, c’en devient fatiguant de justifier ce choix. Beaucoup considèrent encore que la Médecine Générale est à la Médecine ce que Keen-V est à la musique. Difficile ensuite de leur faire comprendre que cette spécialité m’intéresse, par son côté transversal, la recherche diagnostique omniprésente lorsqu’on est le premier recours aux soins. Difficile aussi de faire accepter que je veuille être bien classé aux ECN, ne serait-ce que pour choisir Médecine Générale. Heureusement, certains réactions sont plus enthousiasmantes, surtout de la part de mes co-externes : « C’est trop cool! », « C’est la spé la plus difficile et la plus enrichissante », « C’est génial de t’être décidé ».

J’ai déjà parlé du côté obscur de la Médecine Générale pendant les études, et j’ai l’occasion de la découvrir ce trimestre à l’occasion de mon stage en cabinet chez le praticien. J’en profite donc pour retransmettre ici une matinée de consultations, sans retouches, afin de partager la réalité de la pratique. C’est d’ailleurs grâce à ces #LTCs sur Twitter que j’ai pu en avoir un aperçu concret. Voilà donc le récit de ma journée de Mercredi dernier, patient par patient.

1°/ Madame G a 70 ans, de l’hypertension et du diabète. Elle nous apporte les résultats de sa prise de sang, qui montrent une petite anémie normocytaire. Je dois l’interpréter à la demande du maître de stage : « Que manque-t-il pour avancer dans le diagnostic? ». Les réticulocytes évidemment! Par ailleurs un souffle est noté dans son dossier, mais je ne le retrouve pas spontanément. Le médecin me le fait réécouter, shhhh, shhhh (faut imaginer le bruit des vagues qui roulent sur le sable si on est poète, ou du vent dans une bouteille vide si on préfère le vin). Moralité : faut que je m’entraîne sur les souffles.

2°/ Monsieur C, 85 ans, ne voit plus très bien et se demande s’il peut encore conduire. « Je suis un excellent conducteur », nous affirme-t-il. « Papa me laissait conduire doucement dans l’allée », entend-je dans ma tête (Si vous n’avez pas vu Rain Man, quittez ce blog et allez le regarder, c’est plus enrichissant que mes bêtises). Par ailleurs il a une Fibrillation Atriale réduite, j’en profite pour me remettre à jour sur le score CHADS2 tout en regardant son carnet d’INR. Je l’examine ensuite… Mais, ce ne serait pas un souffle ça? Confirmation du Médecin, il n’était pas connu avant, à explorer. Poussée personnelle d’ego.

3°/ Monsieur D est un nouveau patient. Son seul antécédent est une maladie de Dupuytren, ce n’est pas au programme strict de l’ECN. Je ne l’ai donc pas vue dans mes livres, et j’en profite pour en savoir plus sur cette pathologie apparemment assez fréquente. Dans les antécédents familiaux on retrouve un cancer du côlon, c’est l’occasion de parler dépistage et de programmer une coloscopie. La discussion dérive sur le cancer de la prostate : mon maître de stage, très à jour, explique que le dépistage de masse n’a pas prouvé d’amélioration de la survie, et n’est plus recommandé par l’HAS. La décision finale est laissée au patient : pas de PSA!

4°/ Monsieur P est aussi un nouveau patient. Il nous a préparé lui-même un petit dossier avec ses antécédents, ses traitements… Une vraie observation d’externe! Son antécédent d’AIT me laisse deviner son traitement : aspirine et statine, à vie. Par ailleurs, il nous signale une lombalgie, qui, après examen clinique, se révélera banale. Antalgiques et surveillance.

5°/ Madame B, 61 ans, arrive, accompagnée de son mari et de sa fille. Elle est emmitouflée de son foulard, ne parle quasiment plus depuis déjà quelques mois. Des signes neurologiques variés n’ont toujours pas été étiquetés malgré des explorations par le grand Professeur du CHU voisin. Nous (c’est à dire moi, le médecin, la Médecine en général) nous sentons impuissants face à la détresse de cette famille…

6° et 7°/ Monsieur et Madame S sont les suivants. Cheveux blancs pour monsieur, teinture pour madame.
« Ça coince du dos » nous dit Madame. Son surpoids est surement la cause, mais on élimine une étiologie plus grave par l’examen clinique. En revanche, elle nous décrit une douleur du mollet, qui nous conduit à lui prescrire un doppler à faire dans la journée (à ce sujet, voir ce strip de SoSkuld).
De son côté, Monsieur a plusieurs plaintes, plus ou moins en rapport avec son passé chargé : un cancer, de la chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie… Je suis assez perdu pendant ces quelques minutes, et me contente de suivre la consultation sans intervenir.

8°/ Surprise, le 8ème patient est le fils des précédents. Une glorieuse moustache peine à détourner l’attention d’une calvitie naissante. Il a hérité de sa mère un surpoids manifeste, et se plaint de douleurs du talon. La douleur est reproduite à la palpation au milieu du talon, mettant en évidence une épine calcanéenne. Encore une pathologie fréquente qu’on ne voit pas pour les ECN. On demande par ailleurs une prise de sang chez ce patient obèse pour rechercher un diabète ou une dyslipidémie (du cholestérol, comme on dit au comptoir).

9°/ Madame F est une charmante dame de 80 ans. « Comment allez-vous? » « Mal », répond-elle sans hésitation. Elle nous décrit des douleurs de l’arrière du crâne, assez brèves, survenant parfois au moment des repas. Mon maître de stage réfléchit un peu, puis touche doucement la joue de Mme F, à côté de l’oreille… « AÏE! » C’est une névralgie du trijumeau. Le diagnostic est fait grâce à cette « zone gâchette » qui déclenche la douleur. La médecine est géniale parfois : quelques mots, une simple pression, et le diagnostic est fait.

6° bis/ Madame S revient nous montrer le résultat de son écho-doppler : pas de thrombose veineuse. Parfait, à une prochaine fois!

10°/ Monsieur P, 81 ans, est accompagné de sa femme, qui nous décrit des troubles de la mémoire. Monsieur, lui, n’a pas l’air convaincu et ne se plaint de rien. Un MMSE quasi-normal (en même temps, Citron-Clé-Ballon c’est pas évident à ressortir) plus tard, on ne poursuit pas plus loin les investigations pour le moment. J’en profite pour me renseigner sur les anticholinestérasiques, omniprésents dans mes livres mais apparemment presque plus utilisés.

11°/ L’interne, qui consulte à côté, m’emprunte pour me faire bosser un peu : « Je te dis rien, tu dois faire le diagnostic et me dire la conduite à tenir ». J’ai à peine aperçu le monsieur que j’affirme, pas peu fier : Zona! Une belle éruption typique sur le territoire du nerf V1 suffit pour le diagnostic. Pour le traitement il me manquait la consultation ophtalmo pour dépister une kératite dans ce territoire à risque.

Voilà, il est 13h, la matinée s’achève. En une matinée, j’ai donc fait de la rhumato, de la neuro, de la dermato, de la cardio, de la santé publique, du dépistage, et pas un seul certificat ou rhume… J’ai vu deux pathologies que je ne connaissais pas encore, je me suis mis à jour sur les dernières recommandations… C’est ce côté transversal, ce besoin d’en savoir un peu (voire beaucoup) sur tout, de se tenir à jour, de savoir anticiper, qui m’attire dans la Médecine Générale. Il me reste un peu plus d’un an pour me décider, mais mon choix se précise de plus en plus. Bien sûr, je ne manquerai pas de vous tenir au courant de la suite sur ce blog !

Stéthoscope

Mon stéthoscope à moi, fidèle allié de consultation

2 réflexions au sujet de « Leurs histoires »

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