Mon coup de sang

Dimanche matin. Un dimanche pluvieux. Il est 8h30, je finis mon petit déjeuner, il est l’heure d’aller en astreinte.

Petit aparté : quand on est externe, une astreinte c’est quand on doit aller à l’hôpital alors qu’on préférerait être dans son lit. Sans être payé, histoire de regretter vraiment son lit. 

Bref, reprenons. Il pleut encore. Je prends mon vélo Made In Emmaüs, et pars en route vers l’hôpital. Il pleut toujours. Beaucoup. Mes freins mouillés sont d’une utilité toute relative, aussi c’est avec beaucoup de chance -et en remerciant les rues désertes le dimanche- que j’arrive sur le parking, m’arrêtant dans un dérapage aussi classe qu’involontaire et incontrôlé.

Je suis donc d’astreinte, dans une unité que je ne connais pas. Et trempé en plus (je vous ai pas dit qu’il pleuvait?). Après un rapide séchage dans les vestiaires grâce au sèche-main (Instant McGyver version clodo), je fais connaissance avec l’infirmière et l’aide soignante, en attendant l’interne. Je ne connais pas les patients, du coup je jette un œil dans leurs dossiers, mets à jour leurs pancartes, essaye de me familiariser avec leurs histoires pour ces quelques heures en leur compagnie.

L’interne arrive donc (à 9h30, mais qu’est-ce qui m’a pris d’arriver à l’heure un dimanche moi?), on discute un peu autour d’un café. « Il faut qu’on aille retirer le KT fémoral de Mr T, tu me files un coup de main? » Gants, compresses, Biseptine, Elastoplast, c’est parti, on entre dans la chambre pour découvrir un monsieur aux cheveux blancs d’une soixante-dizaine d’années. C’est l’interne qui s’en occupe, je l’assiste juste. KT retiré, il commence à comprimer la veine fémorale. « Tu prends le relais? Encore 10 min puis tu mets un Elastoplast autour? ». Pas de problème, j’ai pris un café, je suis en pleine forme, et continue donc d’écraser gaiement la cuisse de Mr T.

Comme vous vous en doutez, on ne reste pas 10 minutes à malmener la cuisse de quelqu’un sans faire un peu la causette, aussi Mr T engage donc la conversation, dans un accent marseillais tonitruant que je vous demande d’imaginer (je sais déjà pas le faire à l’oral alors à l’écrit…) : « Demain j’ai la coro, on va encore me faire un trou dans la cuisse! ». Laissant de côté le fait que j’ai mes mains remarquablement proches de ses parties génitales, je continue la conversation, et les 10 minutes passent finalement assez vite, à causer météo et football. Pansement fait, je laisse Mr T seul et retrouve l’interne pour la suite des aventures.

Une vingtaine de minutes plus tard, je suis avec l’interne dans le bureau médical en train d’étudier le dossier d’un patient entrant dans la matinée. J’entends un homme qui crie au bout du couloir. « Ah, t’en fais pas, ça c’est Mr B, il est un peu bizarre, il crie des fois ». Ah, très bien, retournons à nos papiers alors. Sauf que là, un nouveau cri, et ça vient de la chambre d’à côté de celle de Mr B. Ça vient précisément de la chambre de Mr T, que j’entends crier « Hémorragie! ».

Mon cœur fait un bond. Oh-mon-dieu-oh-mon-dieu-j’ai-fait-une-connerie-j’ai-mal-comprimé-c’est-de-ma-faute-oh-mon-dieu. On se précipite dans la chambre pour trouver un Mr T debout, une énorme flaque de sang à ses pieds, l’air un peu gêné de salir tout son carrelage. Ni une ni deux, l’interne rallonge Mr T, prend un tissu qui traînait par là et re-commence à comprimer. Je prends le relais pendant que l’interne prend la tension : normale. « Et ben, il en reste encore plein à l’intérieur alors! » rigole Mr T. Je parviens à sortir un sourire malgré mon teint blafard, et souffle un « désolé » à l’interne, sûr d’avoir fait une connerie. « C’est pas de ta faute, j’aurais du lui dire de pas se lever. Je te laisse comprimer 10 minutes, on refera un pansement après ». Ça a beau me consoler un peu, je ne fais pas le fier. J’ai les mains pleines de sang, les doigts fermes sur la cuisse du patient, en train de réfléchir à ce que j’aurais pu / du faire, d’essayer de calmer la culpabilité qui commence à me ronger.

Et là, Mr T me sors, tout naturellement, toujours dans un accent marseillais à couper à la scie sauteuse :

« Et sinon vous avez vu l’OM hier? Z’ont réussi à perdre contre Reims, les couillons! »

Heureusement, c’est difficile de se sentir coupable très longtemps avec un patient comme Mr T. Mais je m’en souviendrai longtemps de cette astreinte, et de cet OM-Reims.

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