Mes patients plus ou moins urgents (2)

Episode II – Profiling

La nuit, tous les chats sont gris. Tous les patients aussi d’ailleurs. (Tous les caths aussi dirait DocAdrénaline) Et ils se donnent tous rendez-vous aux Urgences.

En une nuit, on voit passer toutes les catégories de population de la ville. Des jeunes (pas trop quand même, ceux là se font gentiment diriger vers les urgences pédiatriques), aux plus vieux (voire très très vieux), des clodos puants aux bourgeois, tout le monde se retrouve dans la joie et la bonne humeur au SAU (Service d’Accueil des Urgences, comme on dit). Et au milieu de tout ça, il y a moi, jeune externe qui est là pour apprendre beaucoup et soigner un peu.  Et du coup je vais vous raconter quelques histoires, des échantillons de ce qu’on peut voir en une nuit aux Urgences.

Pour commencer, vers 19h, un peu de traumato. Le Dimanche, c’est bien connu, on fait du sport. Surtout quand on est jeune. Et quand on fait du sport, c’est tout aussi bien connu, on se fait mal. Généralement à la cheville. La belle entorse, on l’a dans tous les sports. J’ai fait une dizaine de gardes aux Urgences, et j’ai eu : escalade, foot, rugby, hockey sur glace, footing, basket, et… en marchant dans la rue. Et le premier réflexe, bien sûr, quand on a mal, c’est d’aller aux Urgences. Sauf que voilà, aux Urgences, y’a déjà plein de monde, on attend, on voit un médecin 2 minutes environ, on fait quasi-systématiquement une radio même si y’en a pas besoin parce que on sait jamais si y’a une fracture après on va se prendre un procès si y’a pas eu de radio. Bam, tous mes jolis cours, mes critères d’Ottawa (douleurs à la palpation d’une malléole ou 5è méta ou impossibilité de faire 4 pas -> Radio), envoyés valsés parce que -on-sait-jamais-on-va-se-prendre-un-procès-. Et comme, bien sûr, à la radio y’a pas de fracture, M. Basketteur rentre chez lui avec attelle + paracetamol. En ayant attendu 2h et eu une radio inutile. Si je peux vous donner un conseil, si vous vous faites une entorse, allez plutôt voir un généraliste, il vous soignera mieux et plus rapidement.

Profil type de l’entorse : sujet jeune, sportif, encore en maillot, avec une bonne odeur de sueur et de vestiaire.

Un peu plus tard, vers 20h, un autre grand classique : la plaie au moment du repas. Le verre qui casse, les huîtres à ouvrir, le couteau qui glisse en coupant les légumes, toutes les raisons sont bonnes pour s’entailler la peau et se valoir quelques points de suture, réalisés par l’externe tout content d’avoir une responsabilité.

Profil type de la suture de repas : bon père de famille qui s’occupe d’ouvrir les huîtres parce que c’est le rôle du mâle.

Mais en début de soirée, c’est aussi le début de l’arrivée des bourrés. Et si y’a quelque chose d’assez universel dans ce beau pays, c’est quand même l’attrait de la bouteille. Du coup on a de tout : le clodo qui est tout le temps à 2g, mais là les pompiers qui passaient par là l’ont trouvé vraiment pas bien, le jeune qui s’est mis une caisse pour fêter la fin des exams / la victoire de l’équipe de France au foot / le fait qu’aujourd’hui c’est Samedi, le cinquantenaire qui a un peu abusé ce soir. Là généralement le rôle médical est assez restreint : il est bourré, il va bien, ok, il dormira dans le couloir cette nuit.

Profil type du bourré : n’importe qui, mais pas franchement réactif et qui aimerait bien qu’on le laisse dormir.

C’est maintenant franchement la nuit. Les gens vont se coucher. Enfin, les gens qui sont pas de garde, les chanceux. Mais pour le staff du SAU, c’est l’heure des décompensations. Ça allait pas très bien aujourd’hui, ils ont essayé d’aller se coucher, mais là ça va vraiment pas bien. Ce sont les gens qui ont une pathologie chronique, typiquement la petite dame avec une AC/FA et qui là a son coeur qui bat un peu trop vite et qui du coup à de l’eau dans les poumons. Crrr, crrr, crrr, je vous en ai déjà parlé. C’est le genre de patient qui sont hyper intéressants pour l’étudiant que je suis. Y’a un bel interrogatoire à faire, de la sémio, un facteur déclenchant à rechercher… C’est comme dans les livres, ou presque. Alors on en profite, on joue au bébé-docteur, on propose les examens complémentaires à l’interne, on se sent intelligent (enfin presque).

Petite parenthèse concernant ce point : à mes premières gardes, je ne savais pas grand chose, pour autant dire rien du tout. Je n’avais vu que le programme de Dermato. Comme vous vous en doutez c’est assez rare les gens qui viennent aux urgences pour vous dire « J’ai un bouton bizarre!!! » (quoique, attendez la suite), ben j’avais vite l’air assez bête et je tâtonnais pour savoir la marche à suivre. J’irai pas jusqu’à dire que je sais des trucs maintenant, mais j’ai l’air moins bête. Je crois. Enfin j’espère.

Profil type de la décompensation : vieux monsieur ou vieille dame, un peu moisi du coeur / des poumons / d’ailleurs. 

Et sinon, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, y’a le patient wtf. What. The. Fuck. C’est celui qui vient avec un motif pour le moins original, voire franchement foireux. « Bonjour Madame, qu’est-ce que vous faites là? Ben rien. Ah. » Dans le genre original, j’ai eu un monsieur qui venait pour se faire enlever une tique coincée dans son mollet. Encore une vie de sauvée. Ou, à 4h du matin, la jeune femme, 30 ans, qui vient avec son gosse de 3 mois parce que elle (pas son gosse hein, elle) a une angine depuis 3 jours, et qui a décidé que c’était le bon moment pour aller voir un médecin.

Profil type du wtf : le papillon qui a vu de la lumière. 

Vous l’aurez compris, aux Urgences, en garde, on ne sauve pas beaucoup de vies. Mais il y a une ambiance particulière, une vie totalement différente, une sorte de monde parallèle, de concentré de population en un petit espace. La nuit, tous les patients sont gris. Mais tous différents.


Dans la même série :
Episode I – Une nuit
Episode II – Profiling
Episode III – Et vous?
Episode IV – Emergency Awards

8 réflexions au sujet de « Mes patients plus ou moins urgents (2) »

  1. Ping : Mes patients plus ou moins urgents (2) | Jeunes...

  2. Ping : Mon lendemain de garde | No SuperDoc

  3. Et les patients sympas qui se font une entorse et qui vont chez leur généraliste, ben c’est le généraliste qui les envoie aux urgences… C’est du vécu, et j’avais adoré aller perdre mon temps aux urgences…

  4. Tu écris bien…je suis toujours AS.LOL
    Je ne vais pas aux urgences,j’ai trop de respect pour votre boulot…alors j’attends et je souffre,parfois lol

  5. Ping : Mes patients plus ou moins urgents (3) | No SuperDoc

  6. Ping : Mes patients plus ou moins urgents (1) | No SuperDoc

  7. Ping : Mes patients plus ou moins urgents (4) | No SuperDoc

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