Mon lendemain de garde

Alors y’a un type, un jour, qui a décidé d’inventer le repos de garde. Et vous savez quoi, ce type, c’était un génie.

Bon, il faut savoir qu’une garde aux Urgences, quand on est externe ou interne, on dort généralement entre 0 et 2h. C’est un peu léger. Surtout quand ces maigres minutes sont passées dans une chambre de garde moisie ou il fait alternativement -15° en hiver et 45° en été. Alors voilà, du coup y’a un type qui a dit « L’interne bénéficie d’un repos de sécurité à l’issue de chaque garde de nuit » (c’est dans le code de la santé publique, oui monsieur). Histoire déjà qu’il ne tue pas quelques patients en enchaînant sa 30ème heure de boulot consécutif, ou qu’il ne s’endorme pas les mains dans un patient au bloc, ou encore qu’il ne se prenne pas un arbre en rentrant chez lui en voiture.

Alors du coup, à 9h, après avoir sauvé des vies (enfin presque) toute la nuit, les internes et externes rentrent chez eux histoire de se reposer un peu. Généralement, la journée commence donc allègrement dans l’après-midi, voire même carrément à 17h, la tête en vrac, sans savoir si on est hier ou demain. Y’a certaines règles que je me fixe en lendemain de garde, comme ne jamais ouvrir un bouquin. De toute façon dans cette situation j’ai déjà du mal à aligner deux idées cohérentes, alors apprendre la classification TNM du cancer du bras droit… Du coup, j’en profite pour faire les trucs que je fais pas d’habitude, parce que j’ai pas le temps : me balader, regarder des séries débiles, glander, faire le ménage… Une chose est sûre : je suis mieux n’importe où qu’à l’hôpital.

Vous l’aurez compris, ce pays est parfait, on pense à la sécurité des patients et du personnel, on ne force pas les gens à travailler plus de 24 heures d’affilée…

Oui, sauf que…

Sauf que voilà, le repos de sécurité, c’est hyper bien sur le papier, mais c’est encore trop peu appliqué. Là je ne parle pas des externes qui n’ont pas vraiment de responsabilités vis à vis des patients (mais qui sont fatigués quand même et qui ont aussi le droit à un repos de garde, nan mais oh), mais bien des internes que l’on force à venir bosser en lendemain de garde.

Vous vous faites opérer un mardi matin à 9h? Et bien sachez que l’interne qui vous découpera en morceaux a possiblement dormi 2 heures cette nuit, et qu’il commence sa 25ème heure de travail consécutif à l’hôpital.

Vous avez un proche hospitalisé? Le principal soignant qui s’occupe de lui est généralement l’interne, celui-là même qui a passé sa nuit aux urgences. Une erreur de prescription est si vite arrivée quand on manque de sommeil…

Le repos de sécurité, c’est super bien, quand on y a droit. Sinon c’est juste illégal. Mais ça c’est l’hôpital qui se fout de la charité…

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Mes Mercis

Les plus petits gestes, les paroles les plus simples, peuvent parfois avoir une portée considérable. Et comme je n’écris pas que pour balancer des phrases bateau, voilà quelques histoires.

Lorsque j’étais en stage en Réanimation, nous avons pris en charge un Monsieur d’une soixantaine d’années, en post-op d’une médiastinite qu’il avait chopée après un remplacement valvulaire. Pour faire clair, c’est une infection du site opératoire d’une chirurgie cardiaque, et qui nécessite une prise ne charge assez longue, à grande dose d’antibiotiques, jusqu’à ce que l’infection soit totalement éradiquée. Et donc, on a récupéré ce monsieur, après sa deuxième opération (on lave et on draine), dans notre service de Réa. Il était en petite forme quand il est arrivé : intubé, sédaté, il venait de subir une lourde opération, encore fiévreux.

Mais petit à petit, son état s’est amélioré, on a pu le réveiller, l’extuber. Et alors j’ai appris à le connaître. Avant c’était juste Mr Tronc (renommé ainsi en hommage à son embonpoint généreux), avec ses antécédents, ses comorbidités, ses différentes fonctions vitales. Ensuite, c’était toujours Mr Tronc, mais j’ai appris sa vie, son passé, tout en le suivant, constatant avec lui l’évolution de sa maladie, son sevrage de l’oxygénothérapie, sa reprise de la marche, grande victoire pour tous les deux. Pendant plus d’un mois il est resté dans le service, et je prenais beaucoup de plaisir à aller le voir, discuter avec lui, et le soigner aussi un peu.

Et puis il s’en est allé, sur ses deux pieds (chose assez rare en Réanimation pour être notée), presque en pleine forme, reprendre sa vie, celle qu’il m’avait racontée pendant tout son séjour. Avant qu’il ne parte, je lui avais dit que j’espérais ne plus le revoir dans un lit d’hôpital, malgré le fait que ça avait été un plaisir de m’occuper de lui. Il m’a remercié de l’avoir accompagné et écouté pendant ces longues semaines, et m’a souhaité beaucoup de courage pour la suite des études. J’étais heureux qu’il quitte enfin l’hôpital, mais aussi triste de ne plus avoir ce patient aussi sympa qui égayait mes journées à aller voir le matin. Quelques semaines plus tard on a reçu dans le service une lettre avec une boite de chocolats, remerciant tout le service, tous les soignants, pour sa prise en charge et son accompagnement. J’ai trouvé ce petit geste si simple et si fort, ça m’a mis de bonne humeur pendant quelques jours.

Parfois, ce n’est même pas un geste si important, et pourtant, pareil ça me donne envie de continuer à faire ce que je fais, ça me fait dire que c’est un chouette métier que j’apprends quand même. Par exemple, ce monsieur qui a attendu 2h aux Urgences pour 3 points de suture, que j’ai du voir 20 minutes en tout, a quand même pris le temps de sincèrement me remercier ensuite :  « Merci, je n’ai pas du tout eu mal! Vraiment c’est super de voir des médecins -aparté : oui on m’appelle souvent Docteur aux Urgences, j’en parle là aussi sympa que vous! » Pareil ça m’a donné un boost de motivation pour le reste de ma garde.

Une autre fois, en Réanimation encore, un vieux monsieur était décédé dans le service, quelques jours après son arrivée. Et même lorsque que la médecine baisse les bras, que l’on accompagne juste le patient vers la fin, la femme de ce vieux monsieur était venue nous remercier, les yeux encore embués, pour les soins que l’on avait pu apporter à son mari. Ce soir là, même le sénior-qui-ne-montre-jamais-aucune-émotion avait du mal à s’en remettre. Je m’étais dit que c’était dingue que dans un moment comme celui-là, elle trouve la force de venir nous remercier. J’en suis resté admiratif de cette vieille dame.

Tout ça pour dire : il ne faut jamais sous-estimer un petit mot, un merci, que l’on peut distribuer à tous ceux qui le méritent. Pas plus tard qu’hier, j’ai remercié le gérant du kebab de ma rue pour le réconfort rempli de gras et de sel que pouvaient m’apporter ses sandwichs après une journée à la BU. Bon, ça l’a plus fait marrer qu’autre chose, mais je suis sûr qu’au fond de lui ça lui a fait un peu plaisir quand même. Du coup, si jamais autour de vous quelqu’un mérite un merci ou un bravo, n’hésitez pas à lui offrir, ce sera jamais perdu.

PS : j’ai pensé à écrire cet article après avoir lu ceux d’Asadoc et de DocteurMilie, courrez les lire si ce n’est pas déjà fait.

Mes patients plus ou moins urgents (2)

Episode II – Profiling

La nuit, tous les chats sont gris. Tous les patients aussi d’ailleurs. (Tous les caths aussi dirait DocAdrénaline) Et ils se donnent tous rendez-vous aux Urgences.

En une nuit, on voit passer toutes les catégories de population de la ville. Des jeunes (pas trop quand même, ceux là se font gentiment diriger vers les urgences pédiatriques), aux plus vieux (voire très très vieux), des clodos puants aux bourgeois, tout le monde se retrouve dans la joie et la bonne humeur au SAU (Service d’Accueil des Urgences, comme on dit). Et au milieu de tout ça, il y a moi, jeune externe qui est là pour apprendre beaucoup et soigner un peu.  Et du coup je vais vous raconter quelques histoires, des échantillons de ce qu’on peut voir en une nuit aux Urgences.

Pour commencer, vers 19h, un peu de traumato. Le Dimanche, c’est bien connu, on fait du sport. Surtout quand on est jeune. Et quand on fait du sport, c’est tout aussi bien connu, on se fait mal. Généralement à la cheville. La belle entorse, on l’a dans tous les sports. J’ai fait une dizaine de gardes aux Urgences, et j’ai eu : escalade, foot, rugby, hockey sur glace, footing, basket, et… en marchant dans la rue. Et le premier réflexe, bien sûr, quand on a mal, c’est d’aller aux Urgences. Sauf que voilà, aux Urgences, y’a déjà plein de monde, on attend, on voit un médecin 2 minutes environ, on fait quasi-systématiquement une radio même si y’en a pas besoin parce que on sait jamais si y’a une fracture après on va se prendre un procès si y’a pas eu de radio. Bam, tous mes jolis cours, mes critères d’Ottawa (douleurs à la palpation d’une malléole ou 5è méta ou impossibilité de faire 4 pas -> Radio), envoyés valsés parce que -on-sait-jamais-on-va-se-prendre-un-procès-. Et comme, bien sûr, à la radio y’a pas de fracture, M. Basketteur rentre chez lui avec attelle + paracetamol. En ayant attendu 2h et eu une radio inutile. Si je peux vous donner un conseil, si vous vous faites une entorse, allez plutôt voir un généraliste, il vous soignera mieux et plus rapidement.

Profil type de l’entorse : sujet jeune, sportif, encore en maillot, avec une bonne odeur de sueur et de vestiaire.

Un peu plus tard, vers 20h, un autre grand classique : la plaie au moment du repas. Le verre qui casse, les huîtres à ouvrir, le couteau qui glisse en coupant les légumes, toutes les raisons sont bonnes pour s’entailler la peau et se valoir quelques points de suture, réalisés par l’externe tout content d’avoir une responsabilité.

Profil type de la suture de repas : bon père de famille qui s’occupe d’ouvrir les huîtres parce que c’est le rôle du mâle.

Mais en début de soirée, c’est aussi le début de l’arrivée des bourrés. Et si y’a quelque chose d’assez universel dans ce beau pays, c’est quand même l’attrait de la bouteille. Du coup on a de tout : le clodo qui est tout le temps à 2g, mais là les pompiers qui passaient par là l’ont trouvé vraiment pas bien, le jeune qui s’est mis une caisse pour fêter la fin des exams / la victoire de l’équipe de France au foot / le fait qu’aujourd’hui c’est Samedi, le cinquantenaire qui a un peu abusé ce soir. Là généralement le rôle médical est assez restreint : il est bourré, il va bien, ok, il dormira dans le couloir cette nuit.

Profil type du bourré : n’importe qui, mais pas franchement réactif et qui aimerait bien qu’on le laisse dormir.

C’est maintenant franchement la nuit. Les gens vont se coucher. Enfin, les gens qui sont pas de garde, les chanceux. Mais pour le staff du SAU, c’est l’heure des décompensations. Ça allait pas très bien aujourd’hui, ils ont essayé d’aller se coucher, mais là ça va vraiment pas bien. Ce sont les gens qui ont une pathologie chronique, typiquement la petite dame avec une AC/FA et qui là a son coeur qui bat un peu trop vite et qui du coup à de l’eau dans les poumons. Crrr, crrr, crrr, je vous en ai déjà parlé. C’est le genre de patient qui sont hyper intéressants pour l’étudiant que je suis. Y’a un bel interrogatoire à faire, de la sémio, un facteur déclenchant à rechercher… C’est comme dans les livres, ou presque. Alors on en profite, on joue au bébé-docteur, on propose les examens complémentaires à l’interne, on se sent intelligent (enfin presque).

Petite parenthèse concernant ce point : à mes premières gardes, je ne savais pas grand chose, pour autant dire rien du tout. Je n’avais vu que le programme de Dermato. Comme vous vous en doutez c’est assez rare les gens qui viennent aux urgences pour vous dire « J’ai un bouton bizarre!!! » (quoique, attendez la suite), ben j’avais vite l’air assez bête et je tâtonnais pour savoir la marche à suivre. J’irai pas jusqu’à dire que je sais des trucs maintenant, mais j’ai l’air moins bête. Je crois. Enfin j’espère.

Profil type de la décompensation : vieux monsieur ou vieille dame, un peu moisi du coeur / des poumons / d’ailleurs. 

Et sinon, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, y’a le patient wtf. What. The. Fuck. C’est celui qui vient avec un motif pour le moins original, voire franchement foireux. « Bonjour Madame, qu’est-ce que vous faites là? Ben rien. Ah. » Dans le genre original, j’ai eu un monsieur qui venait pour se faire enlever une tique coincée dans son mollet. Encore une vie de sauvée. Ou, à 4h du matin, la jeune femme, 30 ans, qui vient avec son gosse de 3 mois parce que elle (pas son gosse hein, elle) a une angine depuis 3 jours, et qui a décidé que c’était le bon moment pour aller voir un médecin.

Profil type du wtf : le papillon qui a vu de la lumière. 

Vous l’aurez compris, aux Urgences, en garde, on ne sauve pas beaucoup de vies. Mais il y a une ambiance particulière, une vie totalement différente, une sorte de monde parallèle, de concentré de population en un petit espace. La nuit, tous les patients sont gris. Mais tous différents.


Dans la même série :
Episode I – Une nuit
Episode II – Profiling
Episode III – Et vous?
Episode IV – Emergency Awards