Ma première fois

Elle est peut-être arrivée un peu tard, je sais pas.

Mais je sentais que ça allait arriver vite: depuis la nouvelle année, ce n’était qu’une question de temps.

C’est tombé sur toi, un peu par hasard. On s’est pas connus très longtemps avant que ça arrive au final, à peine 4 jours. Mais bon il faut dire que tout était réuni pour que ce soit toi, ma première fois.

On m’a d’abord parlé de toi. Toi et tes poumons abîmés, toi et ton cœur fatigué, toi et ta fièvre, ta probable bactérie qui se ballade dans ton sang. Quand on m’a parlé de toi, on m’a dit que tu « n’étais pas en bon état ». Les transmissions finies, je suis donc venu te rencontrer.

Dans cette chambre de réanimation, toujours impressionnante, toute équipée, tu étais en plein milieu. Bien sûr, vu ton état, t’étais sacrément intubé, sacrément ventilé, et sédaté comme il faut. Du coup, on n’a pas vraiment causé. Ton histoire, je l’ai cherchée d’archives en dossiers, de coups de fil en fichiers. J’y ai trouvé un monsieur pas si vieux que ça mais qui a fumé pour 5, un suivi plus ou moins régulier, un état général qui va pas en s’améliorant depuis quelques années. Faut dire que ta BPCO très sévère, tu la décompensais 1 ou 2 fois par an. Et avec ça, t’avais un cœur un peu fatigué de devoir toujours battre. Hypokinétique, qu’on dit. Alors forcément, quand tu t’es évanoui en arrêt respiratoire après une semaine de détérioration, ben le SAMU t’a tout de suite amené chez nous.

Retour dans la chambre. Je prends tes constantes, t’examine. Fiévreux. Tu crépites quand même pas mal. Quoi que ce soit que t’aies dans les poumons, c’est déjà en route en bactério, on aura l’examen direct dans l’après-midi. T’es dans un sale état, t’as besoin d’adrénaline, mais on y croit. La matinée se passe bien, 14h je file en cours, à demain.

Le lendemain, aux transmissions, le doute n’est plus de mise. Le sénior de garde te présente, ses premiers mots sont « Mr Premier, bon ben il va mourir, blablabla ». Bon ben voilà. Le reste de ses paroles parlait de défaillance multiviscérale, de 6/4 de tension, de 10mg/h d’adré, bref la fin était connue.

Retour dans le service. On sonne à la porte, c’est ton fils, c’est moi qui vais ouvrir. Bordel, mais qu’est-ce que je fais, qu’est-ce que je dis? Il sait déjà tout, bien sûr, c’est pour ça qu’il est là. Je bredouille un « voilà sa chambre, je vous laisse une chaise, le médecin va passer ». Il m’a demandé si tu entendais. J’ai tenté un « on ne peut jamais vraiment savoir », sans grande conviction. Je vous ai laissé ensemble, et suis parti m’occuper d’un autre patient. Je suis repassé te voir avant la fin de journée, ton fils était parti, toi tu t’accrochais encore.

Lendemain matin, transmissions : « Mr Premier est mort ».

Tu ne seras pas mon dernier, je n’étais même pas là quand c’est arrivé. Mais tu resteras ma première fois.

Une réflexion au sujet de « Ma première fois »

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