Mes patients plus ou moins urgents (1)

Premier article d’une série dans laquelle je raconterai mes gardes aux urgences, des histoires de patients que j’ai croisés une nuit.

Episode I – Une nuit

Tu es venu, plutôt énervé, voire agressif. Tu t’étais viandé en scooter, un casque non-intégral. T’avais sacrément mal, et une ouverture buccale limitée. Il a fallu du temps pour qu’on puisse te faire un scanner, et du coup ça t’énervait encore plus. Mais quand on t’a annoncé une fracture de la mandibule qu’il fallait réduire le plus vite possible, là on a vu qui tu étais derrière ta carapace de mec dur. Un ado un peu flippé, rien de plus, rien de moins. On t’a rassuré, on a parlé et tu es parti en chirurgie maxillo-faciale rapidement. En partant, tu nous as dit merci, sans aucune agressivité.

Tu es venu, la trentaine, tu t’étais coupé le pouce en faisant la cuisine (« la prochaine fois, j’achèterai une planche à découper ! »). Après un rapide examen avec l’interne, on a conclu à une plaie superficielle, suturable. « Tu t’en charges ? » m’a dit l’interne. « Carrément ! » ai-je répondu, l’air bien plus sûr de moi que je ne l’étais réellement. Pendant que je préparais le matériel, on discutait un peu : « Vous en avez beaucoup, des plaies comme ça ? », « Il vous reste combien d’année alors ? », « J’aime pas trop les piqures… ». Un mec de ta carrure, l’air fier et costaud, me raconter qu’il aime pas trop la vue du sang ni les piqures, on en a rigolé. Une anesthésie et 4 points plus tard, tu repartais en me remerciant, un grand sourire aux lèvres. C’était mes premiers points sur plaie traumatique, moi tout seul dans le box avec toi. J’ai pas osé te le dire, je me suis dit que tu aurais peut-être été moins rassuré…

Tu es venu, la quarantaine, l’air propre sur toi, amené par les pompiers pour être tombé sur la voie publique. Et à la question « Ou habitez-vous ? », quand tu m’as répondu « dans la rue », ben j’étais sur le cul. Bon après, quand tu m’as dit que tu étais tombé parce que des mecs du RAID te braquaient, ça a expliqué un peu les choses. Et puis quand tu t’es déshabillé,  j’ai un peu senti l’odeur. Cette fameuse odeur caractéristique du type qui n’a pas pu prendre de douche pendant plusieurs jours. Chez toi c’était discret, mais parfois, c’est difficilement supportable, alors on met un masque, on respire par la bouche… Tu ne savais pas où dormir ce soir, tu essayais le 115 quand tu es tombé. Après une radio et quelques antalgiques, tu as fini par passer la nuit dans le couloir, sur un brancard. Au chaud, au moins.

Tu es venu, avec tes 80 ans bien tassés, et ton nez qui saignait depuis quelques heures. Tu avais l’air vraiment désolé de nous déranger à cette heure-ci pour ça, mais comme tu es sous anticoagulant, ben ton médecin t’avait conseillé de venir nous voir en cas d’épistaxis. Nous on t’a rassuré, on t’a dit que tu avais bien fait de venir, et après avoir éliminé des choses plus graves et quand ton nez avait fini par se calmer, ben tu as pu partir, en nous remerciant, avec tes yeux fatigués mais pleins de malice.

Et puis vous êtes venus, avec vos chevilles tordues, vos diabètes décompensés, vos détresses respiratoires, vos douleurs abdominales, vos douleurs thoraciques plus ou moins inquiétantes. Je vous ai écoutés, je vous ai examinés, j’ai parlé de vous avec l’interne, il est venu vous voir aussi. On vous a soignés du mieux qu’on pouvait, je crois.

Vous êtes tous venus, entre 18h et 9h, un soir où j’étais de garde. Vous m’avez appelé « Monsieur », « NoSuper », parfois même « Docteur » ce qui me faisait sourire et rétorquer « je ne suis qu’étudiant pour le moment » un grand sourire aux lèvres. Vous avez inconsciemment boosté mon ego lorsque je vous ai présenté au sénior en disant « ça ressemble à une pneumopathie infectieuse non ? » et qu’il a répondu : « oui surement, bien joué ». Et surtout, vous m’avez énormément appris.

Vous m’avez appris que vous ne rentriez pas vraiment dans les cases dans lesquelles on essaye de vous faire rentrer.

Vous m’avez appris qu’un type qui vient aux urgences pour pas grand-chose n’est pas forcément quelqu’un qui n’a rien compris au parcours de soin, mais parfois simplement quelqu’un qui a peur, besoin d’être rassuré.

Vous m’avez appris à être sûr de moi, rassurant, même quand je faisais des sutures pour la première fois. Et même si dans ma tête le mot « serein » n’était pas le premier qui me serait venu à l’esprit.

En résumé, vous m’apprenez à être médecin. Un peu plus tous les jours.

Jean-Jacques Goldman – Veiller Tard


Dans la même série :
Episode I – Une nuit
Episode II – Profiling
Episode III – Et vous?
Episode IV – Emergency Awards

6 réflexions au sujet de « Mes patients plus ou moins urgents (1) »

  1. J’avais eu de la « chance » pour ma première suture : je flippais grave à l’idée d’en faire une toute seule du coup j’ai repoussé le moment fatidique pendant plusieurs gardes, et puis un jour – une nuit plutôt – on voit un mec qui s’est fait agresser et qui a une plaie peu profonde du dos.
    Le pneumothorax écarté et le mec allant parfaitement bien par ailleurs, la senior me dit « bon tu t’en occupes hein ? » et va se coucher (oui oui…). Il était 2h du matin, mon cerveau était explosé après une journée de bloc et j’avais vu faire tellement de fois, que j’ai pris machinalement le kit de suture et j’ai suturé sans me poser de questions.
    J’ai réalisé que le lendemain que c’était ma première, et finalement c’était pas plus mal que ça se passe comme ça au moins j’ai pas stressé – en plus le mec était trop occupé à me draguer pour se plaindre ou s’inquiéter ..

    Les urgences c’est l’un des meilleurs services pour apprendre à être autonome, j’ai plus gagné en confiance en trois mois de gardes aux urgences qu’en un an d’externat (ouais on commence l’externat en D1, c’te chance… ou pas)

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