Mon encombrante collègue

Pendant mes trois mois de stage en réa, j’ai appris à travailler avec une collègue inhabituelle, pas facile à vivre, assez encombrante.

A n’importe quel moment, elle était là : le matin pendant qu’on observait les patients, le midi en staff, le soir en garde. On sentait sa présence, à épier nos faits et gestes, à noter l’évolution des patients. Et lorsqu’un patient se dégrade, elle sort de l’ombre, prête à discuter avec nous de son sort. Vous l’aurez compris, cette collègue, c’est la même qui m’a fait découvrir ma première foisOui, en réanimation, la mort est "protocolisée", banalisée.

Le matin, les visites ne sont pas autorisées, il n’y a que le personnel et les patients dans le service. En tant qu’externe, on ne travaille que le matin à l’hôpital, et donc nous ne voyons que les patients, souvent intubés, sédatés. On oublie un peu qui ils sont dans la vraie vie, leur famille, leurs enfants, leur métier. Ce sont des patients au sens premier du terme, avec un état respiratoire, une (in)stabilité hémodynamique, une pathologie sous-jacente. Et le boulot de la réa, c’est de les remettre sur pieds. Des fois ça fonctionne, on est contents, des fois les gens meurent, et on passe à autre chose.

Tous les jours, au staff, on fait le point sur l’état de chaque patient, son évolution, son pronostic d’avenir. Dans cette petite salle mal éclairée, une dizaine de gens en blouse blanche décident de l’avenir des patients, les yeux rivés sur leurs derniers résultats bio, leur dernière imagerie.

"Mr Machin se dégrade progressivement, on a décidé de ne plus augmenter l’adré et de le laisser partir, ça vous va?"

"Mme Truc repart en pneumo, par contre vu ses antécédents faudrait qu’on se décide pour savoir si on la reprend en Réa ou pas, avec son cancer…"

"Mr Bidule c’était une erreur de casting, il est clairement pas réanimable!"

Voilà le genre de discussions qui se tenaient quotidiennement. Bien sûr, ce détachement face à la mort, face à l’humain est nécessaire pour rester objectif, et pourtant…

Pourtant, en garde, c’est différent. Le soir, les visites sont autorisées, la famille est alors présente auprès de leurs proches, et on est alors confrontés à l’autre côté, le véritable vécu de la maladie, de la mort. Et quand la famille de Mr Machin s’effondre en larmes à l’annonce du décès, que sa fille à peine majeure en fait un malaise vagal en se relevant, on se rend compte des conséquences de la décision prise en staff, qui paraissait si "logique" d’un point de vue médical. Cet autre monsieur de 90 ans, grabataire, qui s’est dégradé rapidement après son arrivée dans le service, c’est en voyant sa femme pleurer à côté de lui toute la nuit qu’on réalise que l’on n’est jamais tout à fait prêt à perdre les gens qu’on aime.

Et face à tout ça, il y a nous, sobre équipe médicale, devant faire la part des choses entre le ressenti, le désespoir de la famille des patients, et la triste vérité : à la fin de la vie, on meurt.

Mes pas dans la neige

Samedi soir, après un dîner entre copains, j’attends mon train sous la neige. Comme il fait froid / les rails glissent / grève surprise (choisissez votre raison de retard préférée), j’attends plus longtemps que prévu et la neige s’intensifie. Dans la grisaille parisienne la neige tient peu, se colorie vite au gré des pots d’échappement. C’est moche. Allez, le train arrive, je me blottis au chaud, direction la maison maternelle, de l’autre côté du périph.

Il est minuit passé maintenant, les portes s’ouvrent sur cette gare si familière. Celle que je côtoyais tous les jours en P1, celle où j’attendais le train de 6h50 un samedi férié pour me rendre à un concours blanc. Sacrée P1… Bref, je sors du train, et découvre un univers blanc. Il a sacrément neigé ici, ça tient, et peu de gens ont osé marcher dans cette mer de coton.
Alors j’inaugure, je fais mes traces dans cette neige fraiche, un vrai gamin.

Crrrr, Crrrr, Crrrr

Le bruit des pas dans la neige fraiche. C’est grisant de laisser ainsi ses marques, de voir un univers urbain uniformisé par un épais duvet blanc.

Crrrr, Crrrr, Crrrr

J’ôte le stéthoscope de mes oreilles, et note sur mon observation : crépitants aux deux bases. Ben oui, ce monsieur, il a de l’eau dans ses poumons. Et l’eau dans les poumons, quand on les écoute, ça crépite. "Le bruit des pas dans la neige", c’est ce qu’on nous disait en cours théorique en P2, pour essayer de nous décrire ce bruit.

Ah ça, en médecine, on aime bien les images. On en décrit des choses, avec des images auxquelles le poète le plus fou n’aurait pas pensé.
Puisqu’on est dans le poumon, quand on écoute le bruit de l’air qui circule, ça fait un léger bruit, lisse, doux. Ben les mecs ils ont appelé ça le murmure vésiculaire. C’est le poumon qui te murmure dans ton stéthoscope "je me remplis d’air"

Et il y en a plein d’autres. Une image en lâcher de ballons, c’est plutôt joli pour dire qu’on a des métastases partout dans les poumons en radio non?
Je vous parlerais bien du regard en coucher de soleil, mais OpenBlueEyes le fait sans doute mieux ici.
Mais il y en a plein d’autres : des ongles en verre de montre, une image en verre dépoli au scanner, un aspect en linge mouillé de la peau, des ongles en dé à coudre…
Bon, il y en a aussi de moins poétiques : quand on me parle d’ "orteils en saucisse", ben c’est moins classe qu’une fracture en aile de papillon…

En tout cas, sachez-le : en médecine, on a beau avoir plein de mots compliqués pour plein de signes et symptôme, ça nous empêche pas d’utiliser des métaphores de la vie de tous les jours, et de parler de rayons de miel sur un scanner thoracique.

Et moi, à chaque fois que je marche dans la neige, ben je me remémore un de mes premiers cours de P2, quand on m’a appris que les crépitants, c’est comme le bruit des pas dans la neige. Et ça fait Crrr Crrr Crrr.

Ma première fois

Elle est peut-être arrivée un peu tard, je sais pas.

Mais je sentais que ça allait arriver vite: depuis la nouvelle année, ce n’était qu’une question de temps.

C’est tombé sur toi, un peu par hasard. On s’est pas connus très longtemps avant que ça arrive au final, à peine 4 jours. Mais bon il faut dire que tout était réuni pour que ce soit toi, ma première fois.

On m’a d’abord parlé de toi. Toi et tes poumons abîmés, toi et ton cœur fatigué, toi et ta fièvre, ta probable bactérie qui se ballade dans ton sang. Quand on m’a parlé de toi, on m’a dit que tu "n’étais pas en bon état". Les transmissions finies, je suis donc venu te rencontrer.

Dans cette chambre de réanimation, toujours impressionnante, toute équipée, tu étais en plein milieu. Bien sûr, vu ton état, t’étais sacrément intubé, sacrément ventilé, et sédaté comme il faut. Du coup, on n’a pas vraiment causé. Ton histoire, je l’ai cherchée d’archives en dossiers, de coups de fil en fichiers. J’y ai trouvé un monsieur pas si vieux que ça mais qui a fumé pour 5, un suivi plus ou moins régulier, un état général qui va pas en s’améliorant depuis quelques années. Faut dire que ta BPCO très sévère, tu la décompensais 1 ou 2 fois par an. Et avec ça, t’avais un cœur un peu fatigué de devoir toujours battre. Hypokinétique, qu’on dit. Alors forcément, quand tu t’es évanoui en arrêt respiratoire après une semaine de détérioration, ben le SAMU t’a tout de suite amené chez nous.

Retour dans la chambre. Je prends tes constantes, t’examine. Fiévreux. Tu crépites quand même pas mal. Quoi que ce soit que t’aies dans les poumons, c’est déjà en route en bactério, on aura l’examen direct dans l’après-midi. T’es dans un sale état, t’as besoin d’adrénaline, mais on y croit. La matinée se passe bien, 14h je file en cours, à demain.

Le lendemain, aux transmissions, le doute n’est plus de mise. Le sénior de garde te présente, ses premiers mots sont "Mr Premier, bon ben il va mourir, blablabla". Bon ben voilà. Le reste de ses paroles parlait de défaillance multiviscérale, de 6/4 de tension, de 10mg/h d’adré, bref la fin était connue.

Retour dans le service. On sonne à la porte, c’est ton fils, c’est moi qui vais ouvrir. Bordel, mais qu’est-ce que je fais, qu’est-ce que je dis? Il sait déjà tout, bien sûr, c’est pour ça qu’il est là. Je bredouille un "voilà sa chambre, je vous laisse une chaise, le médecin va passer". Il m’a demandé si tu entendais. J’ai tenté un "on ne peut jamais vraiment savoir", sans grande conviction. Je vous ai laissé ensemble, et suis parti m’occuper d’un autre patient. Je suis repassé te voir avant la fin de journée, ton fils était parti, toi tu t’accrochais encore.

Lendemain matin, transmissions : "Mr Premier est mort".

Tu ne seras pas mon dernier, je n’étais même pas là quand c’est arrivé. Mais tu resteras ma première fois.

Mes patients plus ou moins urgents (1)

Premier article d’une série dans laquelle je raconterai mes gardes aux urgences, des histoires de patients que j’ai croisés une nuit

Tu es venu, plutôt énervé, voire agressif. Tu t’étais viandé en scooter, un casque non-intégral. T’avais sacrément mal, et une ouverture buccale limitée. Il a fallu du temps pour qu’on puisse te faire un scanner, et du coup ça t’énervait encore plus. Mais quand on t’a annoncé une fracture de la mandibule qu’il fallait réduire le plus vite possible, là on a vu qui tu étais derrière ta carapace de mec dur. Un ado un peu flippé, rien de plus, rien de moins. On t’a rassuré, on a parlé et tu es parti en chirurgie maxillo-faciale rapidement. En partant, tu nous as dit merci, sans aucune agressivité.

Tu es venu, la trentaine, tu t’étais coupé le pouce en faisant la cuisine (« la prochaine fois, j’achèterai une planche à découper ! »). Après un rapide examen avec l’interne, on a conclu à une plaie superficielle, suturable. « Tu t’en charges ? » m’a dit l’interne. « Carrément ! » ai-je répondu, l’air bien plus sûr de moi que je ne l’étais réellement. Pendant que je préparais le matériel, on discutait un peu : « Vous en avez beaucoup, des plaies comme ça ? », « Il vous reste combien d’année alors ? », « J’aime pas trop les piqures… ». Un mec de ta carrure, l’air fier et costaud, me raconter qu’il aime pas trop la vue du sang ni les piqures, on en a rigolé. Une anesthésie et 4 points plus tard, tu repartais en me remerciant, un grand sourire aux lèvres. C’était mes premiers points sur plaie traumatique, moi tout seul dans le box avec toi. J’ai pas osé te le dire, je me suis dit que tu aurais peut-être été moins rassuré…

Tu es venu, la quarantaine, l’air propre sur toi, amené par les pompiers pour être tombé sur la voie publique. Et à la question « Ou habitez-vous ? », quand tu m’as répondu « dans la rue », ben j’étais sur le cul. Bon après, quand tu m’as dit que tu étais tombé parce que des mecs du RAID te braquaient, ça a expliqué un peu les choses. Et puis quand tu t’es déshabillé,  j’ai un peu senti l’odeur. Cette fameuse odeur caractéristique du type qui n’a pas pu prendre de douche pendant plusieurs jours. Chez toi c’était discret, mais parfois, c’est difficilement supportable, alors on met un masque, on respire par la bouche… Tu ne savais pas où dormir ce soir, tu essayais le 115 quand tu es tombé. Après une radio et quelques antalgiques, tu as fini par passer la nuit dans le couloir, sur un brancard. Au chaud, au moins.

Tu es venu, avec tes 80 ans bien tassés, et ton nez qui saignait depuis quelques heures. Tu avais l’air vraiment désolé de nous déranger à cette heure-ci pour ça, mais comme tu es sous anticoagulant, ben ton médecin t’avait conseillé de venir nous voir en cas d’épistaxis. Nous on t’a rassuré, on t’a dit que tu avais bien fait de venir, et après avoir éliminé des choses plus graves et quand ton nez avait fini par se calmer, ben tu as pu partir, en nous remerciant, avec tes yeux fatigués mais pleins de malice.

Et puis vous êtes venus, avec vos chevilles tordues, vos diabètes décompensés, vos détresses respiratoires, vos douleurs abdominales, vos douleurs thoraciques plus ou moins inquiétantes. Je vous ai écoutés, je vous ai examinés, j’ai parlé de vous avec l’interne, il est venu vous voir aussi. On vous a soignés du mieux qu’on pouvait, je crois.

Vous êtes tous venus, entre 18h et 9h, un soir où j’étais de garde. Vous m’avez appelé "Monsieur", "NoSuper", parfois même "Docteur" ce qui me faisait sourire et rétorquer « je ne suis qu’étudiant pour le moment » un grand sourire aux lèvres. Vous avez inconsciemment boosté mon ego lorsque je vous ai présenté au sénior en disant « ça ressemble à une pneumopathie infectieuse non ? » et qu’il a répondu : « oui surement, bien joué ». Et surtout, vous m’avez énormément appris.

Vous m’avez appris que vous ne rentriez pas vraiment dans les cases dans lesquelles on essaye de vous faire rentrer.

Vous m’avez appris qu’un type qui vient aux urgences pour pas grand-chose n’est pas forcément quelqu’un qui n’a rien compris au parcours de soin, mais parfois simplement quelqu’un qui a peur, besoin d’être rassuré.

Vous m’avez appris à être sûr de moi, rassurant, même quand je faisais des sutures pour la première fois. Et même si dans ma tête le mot "serein" n’était pas le premier qui me serait venu à l’esprit.

En résumé, vous m’apprenez à être médecin. Un peu plus tous les jours.

Jean-Jacques Goldman – Veiller Tard

Mes instantanés

Le temps le temps, le temps et rien d’autre

Fontaine de Trévi, à Rome

J’aime bien les cours d’eau. Le bruit de l’eau qui s’écoule inlassablement a toujours le don de m’apaiser, me faire réfléchir, bref me faire perdre quelques minutes de la meilleure des façons. Donnez-moi une fontaine, un ruisseau, et venez me chercher quelques heures plus tard, je peux vous assurer que je n’aurai pas bougé. A tous les coups j’aurai essayé de construire un barrage, d’essayer de stopper ce flux, sans succès bien sûr. L’eau coule toujours, quoi qu’on fasse.

Le temps le temps, le temps et rien d’autre

Artiste de rue, à Florence

J’aime bien la photo. Toucher l’instant, le moment parfait, le figer pour l’éternité. Essayer de retranscrire un moment diffus dans une image fixe, voilà tout le challenge de la photographie. Vous l’aurez compris, la photo nous donne le pouvoir de stopper le temps, du moins sur le papier (ou l’écran). Dans une vie toujours en mouvement, finalement c’est pas mal de la bloquer de temps en temps, on empêche la Terre de tourner le temps que l’obturateur s’ouvre, elle reprend son cours une fois l’image imprimée.

Le temps le temps, le temps et rien d’autre

Fontaine devant le Panthéon (Ier siècle av J-C), à Rome

Je ne me sens pas vieux (quand même, ce serait un comble…). Mais quand même, mon bac date de 2008, la France n’est plus championne du monde de foot depuis 14 ans (et on en est loin en plus !), bref le temps passe vite. On ne peut que faire semblant d’avoir une emprise dessus, alors on prend des photos, on essaye de toucher l’instant.

Grand Corps Malade – Toucher l’instant

Ma rencontre

Elle est arrivée sans prévenir, un peu par hasard.

C’était une connaissance, depuis longtemps. Pas une amie non, juste celle qu’on croise de temps en temps, bonjour/au revoir, à la prochaine. Un peu comme la vieille qu’on ne voit qu’aux dîners de famille, deux fois par an et à qui on craint de devoir faire la conversation.

On n’était pas vraiment proches, on s’était croisés quelques fois, et pour tout dire nos souvenirs communs n’étaient pas exceptionnels… Non, je ne l’appréciais pas vraiment, pour tout dire elle me faisait même un peu peur. Oui, elle avait ses côtés inquiétants. Sa supposée grandeur, son arrogance parfois, son monde à elle, tout ceci paraissait lointain, inaccessible.

Et puis finalement, au lycée, on se pose des questions. On s’est rapprochés comme ça, un peu par hasard. La grande Dame qui faisait un peu rêver, un peu fantasmer, un peu peur aussi, j’ai fini par éprouver de plus en plus de curiosité pour elle. Et puisqu’il faut tenter, je me suis dit "pourquoi pas?"

Voilà, c’est comme ça que nos vies se sont croisées, et qu’elles se croisent tout les jours.

Bonjour Médecine, on apprend quoi aujourd’hui?

Et pour illustrer la métaphore, un joli mélange des genres dont les paroles m’ont un peu inspiré.

Oxmo Puccino feat Benjamin Siksou – J’te connaissais pas

Mes moments de détente

Au cas où vous ne connaissez pas, le titre (et sous-titre) de mon blog sont inspirés (pour ne pas dire honteusement copiés-collés) de la série Scrubs.

Cette série est tout bonnement géniale, capable de vous faire passer du rire aux larmes dans le même épisode (bon après, il faut dire que je chiale devant la fin de Rasta Rockett, je ne suis pas un public difficile). Mais ça a été surtout un immense soutien pendant ma première année (et ma deuxième 1ère année, parce que une seule c’était pas assez rigolo). Pas vraiment pour le côté médical, qui n’est qu’un décor comme un autre, mais pour les moments d’esprit libre qu’elle m’apportait.

La première année est un peu monotone, entre boulot, travail et boulot, les distractions sont rares. Du coup on égrène ces petits moments de détente: un épisode de série, un ciné, un barbecue entre amis… Tout ce qui permet de sortir de temps en temps du microcosme P1 et de penser à autre chose qu’au concours permettant l’accès aux études médicales, et simplement de tenir.

Me voilà à l’aube de l’externat, pendant lequel je vais me plonger dans la préparation d’un autre concours, et il me faudra, encore une fois, tenir…

PS: Pour le plaisir, une scène culte de Rasta Rockett: