Ma pendule d’argent

"Mourir, cela n’est rien. Mourir, la belle affaire. Mais vieillir, ô, vieillir…" – Jacques Brel  

Visite à domicile avec SOS Médecins. Nous entrons chez Mme B, 94 ans. Chez elle, ça sent le thym, le propre, la lavande, le verbe d’antan… Mais surtout le vieux en fait. La même odeur qu’une chambre de gériatrie. Aux murs, le papier peint décoré de fleurs roses semble sorti d’un film des années 50, le bois ancien des meuble a certainement plus de vécu que moi. Dans le salon, une pendule d’argent ronronne, dit oui, dit non.

Mme B est dans son lit. Sa belle-fille nous accueille, l’air désolée. Elle est très faible depuis plus d’une semaine, elle ne sort plus de son lit. "Mais je m’y sens tellement bien!", répond Mme B qui comprend quelques bribes de conversation à travers ses oreilles fatiguées. Nous faisons le point avec la belle-fille sur l’état de santé initial de notre patiente: aucune antécédent, aucun traitement. Ça ressemble à un "vieillissement réussi", comme on m’a appris dans mes cours de gériatrie. Seulement, elle se déplace habituellement avec un déambulateur, du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil, et aujourd’hui du lit au lit. Cela fait déjà plusieurs années qu’elle n’est plus sortie de chez elle, même pour suivre l’enterrement d’une plus vieille.

Nous examinons ensuite Mme B. Elle est plus ou moins orientée : elle n’a aucune idée de l’année actuelle, mais comprend bien que nous sommes médecins (enfin à peu près en ce qui me concerne) et que nous somme là pour évaluer son état général. Nous lui demandons d’essayer de se lever. Après quelques ronchonnements, et devant une belle-fille médusée, elle se redresse, agrippe son déambulateur, et effectue quelques pas autour du lit. "Je suis bluffée", nous dit sa belle-fille. "Je ne l’avais pas vue cohérente comme ça depuis longtemps". D’habitude elle ne la reconnait qu’une fois sur deux, elle ne se souvient pas avoir été mariée, elle ne se souvient plus de son ancien métier…

"Et vous faisiez quoi comme travail madame?"
"J’étais médecin!" répond fièrement Mme B. Sa voix se lézarde quand elle nous parle d’hier, de son cabinet, de son histoire. Son mari? Aucun souvenir.

Le grand Jacques a raison. Celui des deux qui reste se retrouve en enfer, surtout lorsqu’il a oublié l’autre.

Jacques Brel – Les Vieux

Mon petit secret

Consultation de médecine générale. M. B, la soixantaine bien tassée, vient pour faire renouveler ses traitements. Pendant que la consultation commence je jette un coup d’œil à ses antécédents affichés sur l’écran. Hypertension, adénocarcinome de prostate opéré, dyslipidémie… En tant qu’externe brillant, je réalise un examen clinique parfait et nous retournons au bureau pour que le médecin (le vrai, donc pas moi) rédige les ordonnances.

Après l’ordonnance classique (une bithérapie anti-hypertensive, une statine), M. B tend une ordonnance de médicament d’exception : une ordonnance un peu particulière, en plusieurs volets, pour médicament inhabituels (et parfois coûteux). Je jette un coup d’œil indiscret, je ne connais pas le nom commercial du médicament… Ecrit en dessous : 1 injection 15 minutes avant rapport. Aaaaah ok. Mon petit cerveau fait le lien entre la prostatectomie de monsieur et son manque de promptitude au garde-à-vous du bas-ventre, complication très fréquente de cette chirurgie. Pas un mot n’a été échangé sur le sujet, juste un papier signé en fin de consultation. Un petit secret remboursé par la sécu, à hauteur de 2 injections (et ce qui en suit) par semaine.

 

Service d’oncologie, j’y suis externe, en 4ème année. L’ambiance du service est, vous vous en doutez, pas très joyeuse : entre fins de vie, consultations d’annonce et complications de chimiothérapies, il n’y a peu de place pour les joyeusetés. La moyenne d’âge y est franchement élevée, la couleur de peau est généralement au jaune ictérique. Cette semaine-là on accueille un intrus : un jeune homme de 30 ans, plutôt en bonne santé, en hospitalisation courte. Evidemment, il souhaiterait rentrer le plus tôt possible, on le comprend.

Mardi matin, il est 9h30, c’est l’heure de la visite. Le roi, la reine et le petit prince (le Chef de Clinique, l’interne, et moi-même) arrivons à la chambre du jeune homme pour lui serrer la pince. On tape à la porte. Pas de réponse. Un peu inquiets, nous osons entrer dans la chambre pour savoir si monsieur n’est pas tombé en coma profond (à l’hôpital, tout arrive, surtout le pire). A peine la tête passée à travers la porte, le roi (le Chef de Clinique toujours) rebrousse chemin et referme la porte. "On reviendra plus tard, il était… occupé là". Il s’avère que Monsieur avait invité sa petite amie à l’hôpital et qu’ils avaient trouvé la matinée opportune pour tester le moelleux des matelas de l’AP-HP. Nous l’avons revu en fin de matinée, le visage plus rouge qu’une gélule de Daffalgan.

 

Moralité : A 60 ans comme à 30, peu importe les maladies, peu importe l’hôpital, il existe des choses universelles dans la vie. Dont un petit secret que tout le monde connait mais dont on ne parle finalement que très peu.

The All-American Rejects – My Dirty Little Secret

Mon grand M

J’ai la chance d’être ce trimestre en stage de médecine générale (j’en parlais ici, c’était pas gagné).

Vendredi dernier, j’étais donc au cabinet de mon maître de stage. La 3ème patiente de la journée est Mme V, une charmante jeune fille de 70 ans, à peine hypertendue, en pleine forme par ailleurs. Les affichettes de la salle d’attente sur les directives anticipées l’ont intriguée, en ces temps d’affaire Vincent Lambert et autres négations de la loi Leonetti (programme d’éthique de P1, comme quoi on retient des trucs entre 2 bourrages de crânes). Les directives anticipées, c’est un moyen d’éviter l’acharnement thérapeutique (autre mot-clé mille fois répété en P1), si jamais vous êtes vieux et décrépi et qu’un type envisage de vous mettre un tube dans la trachée.
Bref, cette charmante dame nous confie alors : "Docteur(s), moi, je voudrais donner mon corps à la Médecine."

Si tu savais…

Flash-back, je suis en 3ème année de médecine, je partage mon temps entre associatif, soirées, associatif, soirées, et une fois je suis allé en cours je crois. Au programme de cette année, une discipline intrigue particulièrement les étudiants. On en parle, on l’appréhende, certains sont impatients, d’autres craintifs.

Ce jour-là c’est la première séance. Nous sommes un groupe de 40 étudiants, on nous a donné rendez-vous dans la grande salle, tout en haut du vieux bâtiment, dans cet étage inconnu, que l’on n’osait fréquenter jusque-là.
Dans l’antichambre de la grande salle, les surveillants font l’appel. Ils nous distribuent casaques, gants, masques, charlottes (à cheveux, pas aux fraises). J’en vois certains mettre quelques gouttes de parfum dans leur masque, ça doit piquer les yeux me dis-je.
Nous attendons devant la grande porte de la grande salle du grand bâtiment. Les portes s’ouvrent et nous pénétrons dans ce lieu étrange.

Les tables. Une quinzaine de tables recouvertes d’un drap bleu dont les formes laissent deviner ce qu’il y a en dessous. Le bras jaunâtre qui dépasse d’un drap laisse peu de place au doute.

L’odeur. L’odeur de la mort mélangée au formol. Je commence à comprendre l’essence d’eucalyptus dans le masque.

"Vous quatre, vous êtes à la table 13", nous indique le surveillant. Nous nous dirigeons donc vers "notre" corps. Après un petit topo par le prof responsable, c’est à nous. Première étape : enlever le drap bleu, sans tourner de l’œil. Nous découvrons une dame extrêmement maigre, décharnée, le visage figé dans une sorte de grimace. On est bien loin du repos éternel…

Deuxième étape : le scalpel. Il faut ouvrir cette peau déjà enraidie, il faut apprendre. Nous découpons donc, disséquons, écartons, afin de reconnaître les structures énoncées lors du topo. Ça a l’air professionnel comme ça, mais pour être honnête, moi en tout cas je ne savais pas vraiment ce que je faisais. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’était une véritable boucherie à l’intérieur, mais mes gestes étaient assez approximatifs.

Ça a continué pendant plusieurs séances, toujours sur "notre" cadavre, pour essayer d’apprendre un peu d’anatomie. Je n’ai pas vraiment aimé cet enseignement. Mal à l’aise, je ne sais pas si j’ai réellement appris de ces dissections. Je me souviens surtout de l’odeur. Du bruit que faisaient les côtes lorsque nous devions les casser à la pince pour ouvrir le thorax. Craaaac. Du visage déformé de la dame qui avait donné son corps à la Médecine. Avec un grand M. Un grand M pour 4 jeunes étudiants qui ne savaient pas vraiment ce qu’ils faisaient. Une grand M pour un rite de passage pour ces étudiants.

Le pire, je l’ai découvert un peu plus tard. Un soir, après une séance, sur un réseau social qui commence par F et qui connait toute votre vie, apparaissait le selfie de 4 autres étudiants, en casaques et masques, avec derrière eux un bout de bras jaunâtre qui dépassait d’un drap bleu. Dégoûté, je fermai mon ordinateur en essayant de ne pas imaginer ces types là comme mes futurs confrères. Ils risquaient l’exclusion s’ils se faisaient prendre. Ils la méritaient sans doute.

A la Médecine. Un grand M. Il parait.

Mes électrodes

Nouvel article un peu particulier, puisqu’il est illustré grâce à @SoSkuld qui a accepté de dessiner cette petite histoire que j’ai vécue en Neuro. Vous pouvez (et devez) retrouver ses autres dessins sur son blog ainsi que sur jeuxvideo24.com. Encore merci à elle !

Confusion

Mon immaculée conception

L’histoire c’est ma co-externe, l’écriture c’est moi. (introduction honteusement volée au brillant Alors Voilà)

C’est l’histoire d’une garde en Gynéco-Obstetrique. Y’a des papas (un peu), des mamans (beaucoup), des bébés plus ou moins roses, des médecins, des sage-femmes, et l’externe.

L’externe en question va donc voir Marie (NDLR : le nom a été changé pour les bienfaits de l’histoire), 24 ans, qui au vu de son ventre tout rond qui lui fait tout mal, est soit enceinte jusqu’aux yeux soit nous fait un remake d’Alien à 39 SA.

Bonjour Madame, blabla, interrogatoire, blabla, la routine de garde. Un léger détail se détache cependant de l’observation : Marie plaide haut et fort qu’elle est vierge. C’est ça, et moi je suis le Pape. Les rouages se font rapidement dans la tête de notre cher externe : c’est écrit Mlle Marie, apparemment dans son village c’est plutôt pas de boogie-woogie avant le mariage, donc le moyen de pas perdre la face c’est de tenter le bluff. On ne m’aura pas du haut de mes 5 années d’études, on tombe pas enceinte comme on tombe d’une chaise.

On passe donc à l’examen clinique. Sauf que là, surprise, un petit quelque chose brille au fond de son spéculum. Jamais vu ça, aucune idée de ce que c’est. Le chef qui passait par là jette un coup d’œil : "Ça, ma fille, c’est un hymen en pleine forme, Marie est vierge".

Hallelujah, Jouez hautbois, résonnez musettes, on est le 24 Décembre 2013 (NDLR : date modifiée pour les bienfaits de l’histoire) et Jésus 2 s’apprête à naître dans ce beau CHU.

L’origine du miracle ? Je vous le donne en mille, une minuscule fistule recto-utérine a permis à un spermatozoïde aventureux de se frayer un chemin depuis un rapport non-conventionnel jusqu’à un ovule peu intimidé par cet intrus.

Le mot de la fin revient à Marie : "Non mais vous croyez quoi? On le fait toutes là d’où je viens! Ma sœur elle s’est mariée à 32 ans… Vous imaginez attendre aussi longtemps?"
La bonne nouvelle, c’est que Marie et le papa se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants… de quelque manière que ce soit.

Moralité: 
- L’évangile disait vrai, mais ne parle pas des penchants de Joseph pour les rapports anaux
- Dans immaculée conception, il y a "cul"
- N’oublies pas qu’un jour, tu as été un spermatozoïde très débrouillard. Certains encore plus.

Marie, l'originaleMarie, l’originale

Ma faute

C’est encore une histoire de garde aux urgences. Il est 17h, un samedi après-midi de fin Juin. Je suis de garde aux Urgences "traumato" jusqu’à 18h : c’est en fait un coin des urgences qui s’occupe de tout ce qui est bobos : entorses, chutes, coupures en tout genre. Ce soir-là il y a un petit air d’été, c’est plus ambiance sportive que repas festifs : on a plus d’entorses au foot que d’accidents d’écailleurs (les huîtres, le mollusque le plus dangereux de monde).

L’interne qui m’accompagne est un spécimen du genre "Chirurgianus Orthopaedicus" dans toute sa splendeur. Une machine à confirmer les préjugés. Dans le dico, au-dessus de "chir ortho", "connard", et "abruti", je suis persuadé d’avoir vu sa photo. Le jour où le soleil brillera que pour les cons, il aura les oreilles qui chauffent. Bon je m’arrête là je vous ai dressé le tableau, après on va dire que je m’acharne, que y’a des chir orthos ils sont bien, sisi je vous jure ils en ont parlé au 13h.

Donc, à ces urgences, M. K, une cinquantaine d’années, vient parce qu’il s’est fait mal au bras. Je vais donc le voir et faire un peu le point. C’est un homme fier. Je sens bien qu’il a mal, mais il ne veut pas que ça se voit. Je lui demande comment il s’est fait mal : "J’étais à table, et mon fils, voyez-vous, il faisait du mal vous savez, alors je lui ai mis une gifle. Et depuis j’ai mal au bras"

Bzzzzzzzz

Ça c’était le bruit d’une mouche qu’on aurait pu entendre voler si elle passait dans ce box des urgences à ce moment précis. Je reprends mes esprits pour continuer mon observation, puis envoie ce cher monsieur faire une radio de son bras.

La radio revient : le type s’est cassé l’ulna en giflant son fils. C’est dire si ça doit filer doux à la maison. Bref, c’est cassé, mon chirurgien d’interne est aux anges, nonos cassé c’est dans ses cordes, il appelle ses copains orthos ("Ouais j’ai un avant-bras là, je t’envoie la radio, moi je pense qu’on opère"), et finalement lui trouve une place dans son service pour pouvoir l’opérer demain matin.

A côté de ça je discute un peu avec l’IDE et cet interne toujours aussi chirurgien, je demande si ça correspond à de la maltraitance, qu’est-ce qu’on peut faire vu que ce n’est pas l’enfant que l’on voit mais son père, je pose beaucoup de questions, au moins autant que mon degré de choquitude (j’invente des mots si je veux) devant cette situation. L’interne me grommelle quelque chose du style "peux pas, secret médical, et pis c’est pas un os cassé je sais pas faire". 

Finalement M. K part en chir ortho, de mon côté ma garde se termine, et je relate l’événement sur twitter. On me confirme ce que je pensais : le secret médical ne s’applique pas, il faut prévenir les services sociaux. Moi c’était ma dernière garde du trimestre, mon dernier jour dans cet hôpital. J’étais déjà parti, je n’ai rien fait. J’espère qu’en chir ortho ils se seront penchés sur cette histoire, mais s’ils sont tous de la même trempe que mon merveilleux interne du soir, j’ai mes doutes…

Pour la première fois de mon externat, j’avais le sentiment d’avoir loupé quelque chose. Une vraie faut. Bien sûr, j’ai déjà fait des conneries, eu des coups de stress, raté des gaz du sang… Mais là, vraiment j’avais l’impression de ne pas avoir fait ce qu’il fallait. Même avec mon absence de responsabilité théorique (en étant externe on est toujours supervisé par un interne / chef), cette fois-ci je me suis senti personnellement coupable.

C’était juste une histoire de garde aux urgences, il y a 8 mois, un patient que je vois pendant 30 minutes ; mais je m’en souviens encore aujourd’hui, et je me demande quelle est la situation de la famille de M. K.

Mon coup de sang

Dimanche matin. Un dimanche pluvieux. Il est 8h30, je finis mon petit déjeuner, il est l’heure d’aller en astreinte.

Petit aparté : quand on est externe, une astreinte c’est quand on doit aller à l’hôpital alors qu’on préférerait être dans son lit. Sans être payé, histoire de regretter vraiment son lit. 

Bref, reprenons. Il pleut encore. Je prends mon vélo Made In Emmaüs, et pars en route vers l’hôpital. Il pleut toujours. Beaucoup. Mes freins mouillés sont d’une utilité toute relative, aussi c’est avec beaucoup de chance -et en remerciant les rues désertes le dimanche- que j’arrive sur le parking, m’arrêtant dans un dérapage aussi classe qu’involontaire et incontrôlé.

Je suis donc d’astreinte, dans une unité que je ne connais pas. Et trempé en plus (je vous ai pas dit qu’il pleuvait?). Après un rapide séchage dans les vestiaires grâce au sèche-main (Instant McGyver version clodo), je fais connaissance avec l’infirmière et l’aide soignante, en attendant l’interne. Je ne connais pas les patients, du coup je jette un œil dans leurs dossiers, mets à jour leurs pancartes, essaye de me familiariser avec leurs histoires pour ces quelques heures en leur compagnie.

L’interne arrive donc (à 9h30, mais qu’est-ce qui m’a pris d’arriver à l’heure un dimanche moi?), on discute un peu autour d’un café. "Il faut qu’on aille retirer le KT fémoral de Mr T, tu me files un coup de main?" Gants, compresses, Biseptine, Elastoplast, c’est parti, on entre dans la chambre pour découvrir un monsieur aux cheveux blancs d’une soixante-dizaine d’années. C’est l’interne qui s’en occupe, je l’assiste juste. KT retiré, il commence à comprimer la veine fémorale. "Tu prends le relais? Encore 10 min puis tu mets un Elastoplast autour?". Pas de problème, j’ai pris un café, je suis en pleine forme, et continue donc d’écraser gaiement la cuisse de Mr T.

Comme vous vous en doutez, on ne reste pas 10 minutes à malmener la cuisse de quelqu’un sans faire un peu la causette, aussi Mr T engage donc la conversation, dans un accent marseillais tonitruant que je vous demande d’imaginer (je sais déjà pas le faire à l’oral alors à l’écrit…) : "Demain j’ai la coro, on va encore me faire un trou dans la cuisse!". Laissant de côté le fait que j’ai mes mains remarquablement proches de ses parties génitales, je continue la conversation, et les 10 minutes passent finalement assez vite, à causer météo et football. Pansement fait, je laisse Mr T seul et retrouve l’interne pour la suite des aventures.

Une vingtaine de minutes plus tard, je suis avec l’interne dans le bureau médical en train d’étudier le dossier d’un patient entrant dans la matinée. J’entends un homme qui crie au bout du couloir. "Ah, t’en fais pas, ça c’est Mr B, il est un peu bizarre, il crie des fois". Ah, très bien, retournons à nos papiers alors. Sauf que là, un nouveau cri, et ça vient de la chambre d’à côté de celle de Mr B. Ça vient précisément de la chambre de Mr T, que j’entends crier "Hémorragie!".

Mon cœur fait un bond. Oh-mon-dieu-oh-mon-dieu-j’ai-fait-une-connerie-j’ai-mal-comprimé-c’est-de-ma-faute-oh-mon-dieu. On se précipite dans la chambre pour trouver un Mr T debout, une énorme flaque de sang à ses pieds, l’air un peu gêné de salir tout son carrelage. Ni une ni deux, l’interne rallonge Mr T, prend un tissu qui traînait par là et re-commence à comprimer. Je prends le relais pendant que l’interne prend la tension : normale. "Et ben, il en reste encore plein à l’intérieur alors!" rigole Mr T. Je parviens à sortir un sourire malgré mon teint blafard, et souffle un "désolé" à l’interne, sûr d’avoir fait une connerie. "C’est pas de ta faute, j’aurais du lui dire de pas se lever. Je te laisse comprimer 10 minutes, on refera un pansement après". Ça a beau me consoler un peu, je ne fais pas le fier. J’ai les mains pleines de sang, les doigts fermes sur la cuisse du patient, en train de réfléchir à ce que j’aurais pu / du faire, d’essayer de calmer la culpabilité qui commence à me ronger.

Et là, Mr T me sors, tout naturellement, toujours dans un accent marseillais à couper à la scie sauteuse :

"Et sinon vous avez vu l’OM hier? Z’ont réussi à perdre contre Reims, les couillons!"

Heureusement, c’est difficile de se sentir coupable très longtemps avec un patient comme Mr T. Mais je m’en souviendrai longtemps de cette astreinte, et de cet OM-Reims.